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Candice secoua la tête. C’était… C’était géant ! Enfin, si ce n’étaient pas des fariboles. D’un autre côté, la dame Rachelle avait une sacrée réputation, selon la tradition familiale. La jeune femme toute excitée, se mit en tête de chercher à mieux connaître son aïeule. Mais son esprit pratique prit le dessus et elle remit à plus tard son idée, elle exécuta consciencieusement ce que son père attendait d’elle. En fin de compte, l’idée de restaurer cette maisonnette était lumineuse.

Ambroise était intrigué par la soudaine curiosité de sa fille pour leur généalogie. Les archives familiales étaient gardées chez la vieille Agatha, sa tante. Toutefois, il oublia l’incident, tout de suite absorbé et ravi par la magnifique proposition de restauration de sa fille, laquelle fila illico chez sa grand-tante.

Masque vénitien et miroir - Choix d'illustration de Rahar

Masque vénitien et miroir - Choix d'illustration de Rahar

Évidemment, Candice avait étudié l’Histoire, mais surtout celle de l’art et de l’architecture. Par contre, son frère Jonas était un vrai historien, pressenti pour une chaire à l’université. Toutefois paradoxalement, il ne s’était pas intéressé à l’histoire de la famille. Et pourtant, sa sœur lui ouvrit un champ de nouvelles investigations en exhumant leurs archives. Alors que Candice s’intéressait plus à la vie de son aïeule, Jonas était fasciné par la découverte d’un pan de l’histoire de sa région d’origine ; il put ainsi reconstituer certains us et coutumes au XIXe siècle, l’économie et la société de l’époque, avec des évènements marquants.

Les mémoires de Jérôme, le fils de Rachelle, avaient été retranscrits par l’un de ses fils qui était le plus instruit. Candice put ainsi avoir une idée du caractère de son aïeule, du point de vue de son fils. On y décelait un peu de partialité, mais c’était compréhensible. Ainsi, la Rachelle avait été une belle personne, tant physiquement que spirituellement, du moins jusqu’à la mort de son mari. Ce fut quelque temps après son veuvage que son caractère avait subtilement changé. Elle avait toujours cette générosité, cette compassion, en traitant ses malades, mais la cupidité avait peu à peu modifié sa vie. Ce n’était qu’après coup que Jérôme s’en était rendu compte. Il avait été conscient du lent déclin de la propriété, trop grande pour leurs seuls bras, car il devait aussi s’occuper de sa petite famille, mais il n’avait pu s’expliquer le redressement de la situation. Il n’avait su que plus tard, lors du lynchage, les activités occultes de sa mère.

Il n’avait jamais renié sa mère. Quoiqu’elle eût pu faire, cela n’avait pas dû mériter la mort. Mais il ne pouvait aller tout seul à l’encontre des mœurs de l’époque. Candice vit un portrait de son aïeule, faite peu avant son mariage. Rachelle avait vraiment été une très belle femme. En farfouillant dans les archives, la jeune femme trouva un autre portrait prise peu après la mort de son mari, selon ce qui était inscrit sur la légende. Le cœur de Candice battit. C’était la même belle femme, juste un peu plus mûre, comme si seulement quelques années séparaient les deux portraits, on ne lui aurait jamais donné la cinquantaine. La Rachelle avait donc dû utiliser la fameuse recette, et cela avait marché.

Sans plus réfléchir, la jeune femme décida d’expérimenter la recette de jouvence et laissa son frère se plonger avec délectation dans les archives familiales. Candice se mit à chercher et rassembler les ingrédients nécessaires. Pour certaines plantes, elle dut revenir dans sa région d’origine pour s’informer, son aïeule les désignant sous leur appellation vernaculaire. Elle eut un peu de difficulté à trouver une bougie noire, mais quelques boutiques gothiques en avaient heureusement.

Ayant complété tous les accessoires, Candice dut attendre la pleine lune pour grimper au grenier de la maison familiale. Par bonheur, elle était seule, avec la domestique et la cuisinière qui s’étaient cantonnées dans la cuisine. Elle mit une heure à mémoriser toutes les étapes du rituel, apprenant par cœur la formule magique qui semblait ne relever d’aucun langage connu. Elle orienta le miroir pour capter la lumière polarisée de la lune, puis commença la cérémonie.

La soubrette et la cuisinière furent terrifiée par le lointain hurlement inhumain qui venait d’en haut. Prenant leur courage à deux mains, elles se résolurent à aller aux nouvelles et à chercher leur jeune maîtresse. Elles finirent par la trouver au grenier, évanouie, devant une bougie noire fichée dans un bougeoir, une petite cocotte sur un petit réchaud, où bouillait une étrange mixture, une petite coupelle contenant apparemment du sel, et un miroir posé de guingois contre une pile de livres. Affolées, les deux femmes appelèrent les secours.

Sortie du coma, Candice tomba dans la démence. Ses parents eurent beau appeler les meilleurs psys à son chevet, on ne constata aucune amélioration. Personne n’avait attaché de l’importance à ce qu’elle répétait fréquemment : « Miroir, joli miroir, qui est la plus belle ? ». Elle fut menée dans une maison de santé où elle resta pendant une trentaine d’années, avant de mourir d’une rupture d’anévrisme lors une crise violente. Le personnel qui la voyait tous les jours, n’avaient pas été frappés par le fait que Candice avait l’apparence d’une femme de moins de la quarantaine.

AMEDEO MODIGLIANI - PORTRAIT DE JEANNE HEBUTERNE - http://www.wikiart.org/en/amedeo-modigliani/jeanne-hebuterne-1919

AMEDEO MODIGLIANI - PORTRAIT DE JEANNE HEBUTERNE - http://www.wikiart.org/en/amedeo-modigliani/jeanne-hebuterne-1919

2015. Jeannine était une adolescente délurée. Issue d’une branche collatérale des Parret, elle était très souvent fourrée chez son vieil oncle Jonas. Elle aimait beaucoup le vieil homme qui avait reporté sur elle une bonne partie de son affection pour sa chère sœur Candice, dont l’âme avait été ravie par les ténèbres. La vieille maison familiale renfermait des trésors du passé plutôt intéressants : précieux meubles antiques, bibelots surannés mais surprenants, albums photo très instructifs, vieux livres de roman à la trame délicieusement désuète… Presque chaque jour, Jeannine trouvait quelque chose qui ravissait sa curiosité.

Un jour, Tania, l’une des petites-filles de Jonas, organisa une soirée pyjama et avait convié Jeannine et deux de ses amies. Espiègle et avide de sensations comme les filles de son âge, Jeannine proposa de faire un tour au grenier. Depuis l’accident de Candice, personne n’avait plus monté à cet endroit, la domesticité l’avait nettoyé, rangé, puis verrouillé. Mais la clef avait été laissée pendue sur la porte. Les quatre inconscientes, drapées dans leur plaid, entrèrent dans la pièce que la pleine lune éclairait par les verrières.

Le grenier était étonnamment propre, ce dont les adolescentes n’avaient pas vraiment conscience. Elles étaient juste excitées par l’aventure, l’exploration de cet endroit inconnu. Il y avait un amas de vieux livres, nullement poussiéreux — ce qui aurait dû les intriguer, mais ce n’étaient que des adolescentes — dans un coin, des cartons contenant des vieilleries dans un autre, et une tablette sur laquelle il y avait un petit bougeoir avec une bougie noire, une petite coupelle, une vieille cocotte au fond de laquelle on pouvait voir un résidu noir verdâtre, un vieux calepin, et un joli petit miroir dont l’encadrement doré brillait sous les rayons de la lune.

Tania et l’une des filles se précipitèrent sur les livres, l’autre fille fourragea dans les cartons, et Jeannine examinait les objets de la tablette. Quand elle regarda le miroir, elle eut un hoquet de surprise : il présentait des ondulations, comme de l’eau dans laquelle une goutte était tombée. Elle faillit se reculer, quand elle vit un visage. C’était celui d’une très belle dame, mais toute triste. Elle allait appeler les autres, quand un autre visage apparut. Estomaquée, l’adolescente reconnut immédiatement feue sa tante Candice, du temps où elle était jeune, comme dans les albums photo de son oncle. Puis elle entendit distinctement dans un murmure : « Brûle le calepin Jeannine, c’est très important ». Puis l’ondulation aquatique revint, et tout disparut.

La jeune fille était désorientée. Devait-elle raconter à ses amies l’incident ? Non, l’incident était terminé, elle n’avait plus rien à montrer, et elles la prendraient pour une fabulatrice, ce qui lui serait insupportable. Elle regarda le calepin, le prit et le feuilleta. Elle y trouva d’étranges choses dont elle ne soupçonnait pas l’importance réelle.

Le lendemain, Jeannine s’ouvrit à son oncle, elle lui raconta l’incident de la veille et lui montra le calepin. Elle savait que Jonas était compréhensif. Son oncle prit le calepin et le parcourut. Il tomba sur l’utilisation du miroir. Il remarqua que la page était marquée. Pris d’une intuition subite, il ferma le calepin et le jeta par terre. Le journal s’était ouvert sur la page. Il sut alors ce qui était arrivé à Candice. L’avertissement avait été formel, la recette était dangereuse.

http://fr.123rf.com/photo_4225830_tongues-of-flame-on-burning-sheets-of-paper-in-a-fireplace-fire-chamber.html

http://fr.123rf.com/photo_4225830_tongues-of-flame-on-burning-sheets-of-paper-in-a-fireplace-fire-chamber.html

Pourquoi la recette avait-elle fonctionné avec la Rachelle, mais avait rendue folle Candice ? La conversion de l’once ancienne en grammes avait-elle été erronée ? Les plantes avaient-elles vraiment été les mêmes que celles utilisées à l’époque de la sorcière ? Le changement climatique, les modifications faites par l’homme, la pollution, auraient-ils modifié quelques propriétés de la flore ? C’était possible, la pomme sauvage originelle était très différente de la reinette actuelle. La recette n’avait pas été entièrement respectée quelque part.

Suivant la recommandation murmurée par l’esprit de Candice à Jeannine, Jonas jeta le calepin dans la cheminée. L’objet brûla dans une odeur âcre. Jonas conclut avec philosophie qu’il y avait des secrets qui n’auraient pas dû être découverts. La recette de jouvence n’était pas faite pour les hommes. Le cadre du miroir avait terni brusquement et le tain était piqueté.

 

Fin

 

RAHAЯ

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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