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On repart en voyage avec Rahar ! Pas très loin ni haut dans l'espace ou les étoiles, on reste sur la Terre mais dans une région inhospitalière. Franchira-t-on une frontière du fantastique, nous enfoncerons-nous dedans ? Je sais tout mais je ne dirai rien ;) ! Mystère, exotisme, suspense sont au rendez-vous, que réserve cette rivière taboue ? On va être surpris, on se posera des questions tout en lisant, on sera captivés, je le promets ! Moi je l'ai été par un dénouement auquel Rahar ne nous a pas habitués. Et puisque c'est le weekend, ou les vacances, l'histoire est livrée en entier, clés en main (enfin, à la fin !). Merci, Rahar !
Note de Lenaïg
***

Photo :
http://www.economiematin.fr/news-achat-or-production-metal-monde

LA RIVIÈRE TABOUE - RAHAR

La région aurait toujours profité de sa sérénité, loin des activités brouillonnes des humains, si un obscur géologue ne s’était mis dans la tête de l’explorer. C’était une région perdue, pas tout à fait aride, mais dont la majeure partie était une formation granitique accompagnée de rocaille ; le reste était une sorte de bush rabougri. La faune était relativement pauvre : des lézards, des serpents, des rats et quelques oiseaux de proie. Aucune communauté humaine ne s’était jamais installée dans cette zone ingrate. Cependant, le géologue avait trouvé des cavernes où étaient entassés des cercueils. N’étant pas anthropologue, il avait contacté un de ses amis qui l’était, lequel s’était empressé de venir, poussé par une curiosité légitime.

 

Il s’était avéré que depuis des temps immémoriaux, la population proche de la région se servait des cavernes comme des tombes. La zone était considérée comme sacrée et taboue ; selon la croyance des autochtones, les mânes des ancêtres y résidaient et ne devaient pas être dérangés, sous peine de malédiction. Les deux scientifiques n’ayant eu aucune intention de profanation, rien ne leur était apparemment rien arrivé ; l’anthropologue n’avait pris que des photos sans rien toucher ni déranger.

 

Le géologue avait continué son exploration. Il avait examiné le seul cours d’eau qui traversait la région, passant entre les bancs de granit. Les autochtones avaient nommé la rivière Sangria, probablement à cause des alluvions de latérite rouge qu’elle charriait. En examinant les éluvions, le géologue tomba sur une petite pépite d’or. Ce fut à partir de cette découverte que la région perdit sa quiétude.

 

Personne n’avait jamais su d’où était venue la fuite. Quoi qu’il en fût, des orpailleurs clandestins se ruèrent comme des vautours sur le site, faisant fi du caractère tabou des lieux. Naturellement, un collecteur profita de l’aubaine en construisant une baraque rudimentaire mais solide. Un autre opportuniste arriva pour installer un épibar-quincaillerie ; les orpailleurs y étaient attirés pour se rincer le gosier et s’approvisionner, après être passés par le collecteur. Celui-ci ne passait que de temps en temps pour renflouer la caisse et emporter l’or, il avait embauché un agent pour tenir la boutique et le journal des transactions. Cet employé, un métis avec des cheveux à l’afro, avait toute la confiance du collecteur : il savait compter juste et avait une belle écriture de comptable.

 

Dans les premiers temps, tout se passa sans incident. Les orpailleurs trouvaient de l’or en minuscules paillettes, très rarement en pépite. Même les plus superstitieux, s’il y en avait, ne se souciaient plus du caractère tabou de la rivière. Évidemment, chacun avait sa chance : certains étaient béni des dieux, d’autres récoltaient juste de quoi vivre ; mais l’espoir de voir la chance tourner les retenait comme une drogue. Le collecteur payait assez correctement le métal précieux, les tarifs de l’épibar n’étaient pas exagérés.

 

La chicane survint à l’arrivée d’un orpailleur à l’aspect d’intello à la tête bourrée de théories. C’était sûrement un diplômé chômeur qui voulait tenter sa chance dans la recherche d’or. L’orpaillage n’était pas bien compliqué et pouvait se passer de diplômes, il suffisait tout simplement d’avoir du pot. D’emblée, le nouvel arrivant reçut le sobriquet de « Prof ». Malgré toutes ses connaissances, le bougre n’avait pas plus de chance que les autres, la petite balance électronique qu’il avait emporté lui crachait au visage le chiffre ridicule de sa moisson journalière, mais il ne désespérait pas de tomber sur des pépites de valeur. Les autres chercheurs d’or, fatalistes, n’avaient pas l’idée de lui faire peser leur récolte ; en fait, on le méprisait un peu.

 

Quand le Prof alla vendre son or à l’agent du collecteur, il fut stupéfait par le chiffre annoncé par celui-ci. Le poids différait de plusieurs milligrammes du chiffre qu’il avait obtenu à la rivière. Sa situation précaire et la maigreur du butin avaient accentué son caractère rebelle, et il tempêta, exhala toute sa hargne, traita le pauvre employé de voleur. Des orpailleurs s’approchèrent, vivement intéressé par l’accusation, et on pouvait déceler des lueurs de doute dans leurs yeux. Sans se départir de son flegme, l’agent du collecteur leur présenta tous ses poids légalement poinçonnés et parfaitement réglementaires.

 

« Écoutez Prof, je vous suggère d’amener ici votre balance ; Ramos, si tu veux bien emprunter sa meilleure balance à la quincaillerie, je te serais reconnaissant. Nous allons comparer nos appareils.

— D’accord, on va faire ça. Vous autres, restez là hein, vous serez témoins. Je ne serais pas long. »

 

On devait s’attendre à ce que la précision de la balance prêtée par l’épibar laissât à désirer, mais on aurait quand même une référence. Le Prof revint avec son appareil et on se servit du même caillou pour les comparaisons. Étonnamment, le chiffre donné par la balance de la quincaillerie ne différait que de deux milligrammes de celui affiché par l’appareil du Prof, lequel était pratiquement identique à celui de l’employé. Les orpailleurs soupirèrent de soulagement, ils n’avaient pas été floués, de toute évidence.

 

« Vous avez dû faire une erreur en faisant vos addition, Prof. Ramos, rapporte la balance de la quincaillerie, et merci. »

 

L’intello s’en alla de mauvaise grâce et résolut de revoir ses chiffres journaliers. Pourtant, il ne trouva aucune erreur. C’était avec grande répugnance qu’il envisagea une erreur de pesée et se promit de faire plus attention.

 

La semaine suivante, le même phénomène se reproduisit. Il manquait encore plusieurs précieux milligrammes. N’en croyant pas ses yeux, il exigea de repeser sa récolte sur sa balance. L’employé haussa les épaules et lui accorda de bonne grâce ce caprice. Le Prof dut se rendre à l’évidence, la pesée de l’agent était régulière. Mais il ne comprenait toujours pas, il avait été très scrupuleux.

 

« À mon avis Prof, votre balance est déréglée par les conditions de votre site.

— N’importe quoi ! Les conditions ne sont pas si différentes, ici.

— Moi je sais ! C’est la malédiction de la Sangria. Elle ne veut pas que nous devenions riches.

— C’est absurde José, si tu prêtes cette intention à la rivière, elle aurait tout simplement dissimulé l’or.

— Quoi qu’il en soit, j’ai regardé Prof faire ses pesées et j’affirme qu’il n’a pas fait d’erreur. Alors pourquoi que le poids a diminué ?

— Bah, on sait que tu n’es pas une lumière, José. Tu as dû mal voir, c’est tout… Mais j’y pense, si c’est vrai, notre or a certainement perdu du poids aussi ! »

 

Désormais, les orpailleurs firent la queue pour peser leur récolte sur place. Le Prof ne put refuser de prêter son appareil, il y avait de grosses brutes parmi ses compagnons, et lui-même n’avait pas beaucoup de gabarit. Après la pesée de l’employé, ils durent convenir que leur or avait diminué inexplicablement de poids en cours de route. Ils acceptèrent avec fatalité le fait.

 

Mais le Prof, s’entêtant dans sa rationalité, ne s’avoua pas vaincu et résolut d’élucider le phénomène. Il ne croyait absolument pas à la malédiction de la Sangria. Ce n’étaient peut-être que quelques malheureux milligrammes, mais c’était tout de même de l’argent perdu. Bien évidemment, il soupçonnait l’agent, mais il ne savait pas comment celui-ci opérait. Il résolut donc de l’observer attentivement.

 

Le Prof constata alors que la propreté de l’employé laissait à désirer. Ses vêtements étaient crasseux, ses cheveux à l’afro étaient huileux, ses ongles étaient noirs. La vie ici était rude et spartiate, mais quand même… L’intello nota aussi que le gus avait un tic horripilant : il se passait souvent la main dans les cheveux.

 

Il fut particulièrement attentif pendant la pesée. Après avoir ouvert le sachet, l’employé renversait la poudre d’or au creux de sa main et le versait doucement sur la balance. Puis il se passait la main dans les cheveux avant de payer l’orpailleur. Enfin, il notait la transaction dans le journal. Le Prof ne trouva rien de suspect dans le comportement de l’agent. Il était dérouté.

 

Il se confia à José, celui qu’il estimait le moins rustre de ses compagnons. Ce n’était pas vraiment de l’amitié, le Prof avait seulement besoin d’un interlocuteur potable pour l’aider à réfléchir.

 

« Ce type est vraiment dégueu, Prof. Une fois, je lui ai serré la main. Oh tupain ! Elle était poisseuse ; je crois qu’il ne se lave même pas après s’être torché. Et c’est cette main qu’il passe dans ses tifs, Beurk !

— Il a toujours eu ce tic ?

— Quoi ? Ah cette manie… Tiens, non, il n’a pas toujours fait ça, c’est assez récent.

— Où est-ce qu’il crèche ?

— Ben il a un petit cagibi derrière la boutique.

— Allons y jeter un œil.

— Hein ? Pourquoi faire ? Et puis c’est sûrement verrouillé.

— J’ai des soupçons, et puis je sais crocheter une serrure. Toi, tu vas faire le guet… Mais je pense qu’on n’a rien à craindre, notre bougre est trop occupé. »

 

Les deux lascars purent donc inventorier le contenu du cagibi. Un lit picot, une malle pleine de vêtements, une étagère avec quelques romans, une petite table et un tabouret, un coffret métallique verrouillé. José fut intrigué par la présence d’une cuvette dont la présence était pour le moins incongru. Le Prof ne fut pas moins étonné en voyant un shampoing à côté de la brosse à dent et du dentifrice.

 

« Partons José, je sais maintenant comment ce salaud s’y prend pour nous flouer. »

 

Ils revinrent à l’échoppe, l’agent était encore absorbé dans ses transactions, quelques orpailleurs faisaient encore la queue. Le Prof demanda à José de se procurer une cuvette, de l’eau et du savon.

 

Alors que l’employé finissait de verser la poudre d’or sur la balance, le Prof s’empara vivement de sa main, avant que le bougre la passât dans ses cheveux, et il prit les orpailleurs à témoin.

 

« Voyez les gars, les paillettes qui restent collées dans la main poisseuse de cette canaille. C’est peu, mais en additionnant tous nos apports, ça représente du poids.

— Mais Prof, logiquement, c’est le premier qui trinque, comment lèserait-il les suivants ?

— Vous avez remarqué son tic ? Il passe sa main dans les cheveux après chaque pesée… Ah voilà José. Bouge ton cul ! »

 

Aidé d’un gars baraqué qui n’était pas trop bouché, il fit sortir l’employé, le fit pencher au-dessus de la cuvette et demanda à José de lui laver les cheveux. Sous les yeux ébahis des orpailleurs, de la poudre d’or tomba au fond de la cuvette. Sous la menace, l’agent dut chercher sa cassette de métal, et l’ouvrir ; elle contenait une bonne quantité de poudre d’or et des billets. Il falsifiait le journal en y ajoutant des orpailleurs fictifs et empochait l’argent censé être la contrepartie de leur or.

 

Des orpailleurs indignés proposèrent de lui régler son compte. Il était impensable de le livrer aux autorités, eux-mêmes étaient irréguliers. Le Prof les raisonna, cela ne méritait tout de même pas la mort, il suffisait de prévenir le collecteur pour qu’il renvoyât le gredin ; en attendant son arrivée, l’agent fut enfermé dans son cagibi. L’or et l’argent trouvés furent distribués équitablement. Puis les drogués de l’or reprirent calmement leurs activités.

 

RAHAЯ

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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