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LES TRICHEURS - 1/7 - RAHAR

Josef et Amalia s’étaient rejoints au belvédère qui surplombait le lac. La lune pleine, ronde et blanche comme un fromage, éclairait d’une lueur fantomatique le paysage. Le doux clapotis des vagues répondait au murmure du vent vespéral dans le feuillage. Josef était un neurochirurgien émérite ; Amalia était une roboticienne de première force. Ils travaillaient tous deux à la Mechanics Corp, section développement. Le neurochirurgien avait été embauché comme consultant en réseaux neuronaux et collaborait avec la roboticienne dans la conception d’un cerveau artificiel. Chaque soir, ils se retrouvaient ici pour décompresser après une rude journée de travail acharné et avaler une goulée d’air frais.

 

— Nous sommes dans une impasse, Josef. Je n’ai pas réussi à activer le cerveau positronique. Les diverses sections fonctionnent bien, mais la coordination d’ensemble ne fonctionne pas.

— Pourtant les synapses ont été bien testées que je sache. Et si les fonctions contrôlant les trois lois avaient été mal conçues ?

— Les diagrammes sont formels : tout fonctionne à merveille. Le cerveau ne veut tout simplement pas se réveiller. La compagnie ne veut rien savoir, elle a maintenu le délai de présentation du robot d’assistance.

— Mais il nous faut plus de temps pour tout revérifier. Nous avons peut-être omis un détail insignifiant mais déterminant.

En bas, une voiture de sport s’engageait dans le tournant longeant le lac. Le bolide roulait trop vite. Il quitta la route et plongea dans les eaux glacées, sous les yeux sidérés des deux savants.

 

 

Arémon IV était une planète de type Terre. Récemment découverte, elle n’avait pas encore été ouverte à la colonisation. Une importante équipe d’exploration composée d’experts dans tous les domaines avait été constituée pour l’étudier en profondeur. Chaque équipe de savants était escortée par deux soldats lourdement armés de l’armée confédérée pour parer à tout danger éventuel.

 

Trois vastes continents étaient entourés d’immenses océans. De part et d’autre de l’équateur, une vaste forêt dense tropicale ceinturait la planète. Il serait pratiquement impossible de l’explorer, même la forêt amazonienne de la Terre n’a jamais livré nombre de ses secrets. Par ailleurs on ne savait rien de sa faune. Cependant, une biologiste téméraire réussit à entraîner son équipe en plein cœur de la jungle sauvage. Il est de notoriété publique que la curiosité maladive des savants leur fait faire des choses d’une intrépidité totalement inconsciente. Les glisseurs ne pouvant être utilisés compte tenu de la densité de la forêt, l’équipe se frayait un passage à coup de sabre laser. Après une semaine de collectes, de notes et de vidéos enregistrés, les chercheurs arrivèrent à une impressionnante chute bien plus vertigineuse que l’Angel Falls de l’Amérique du Sud.

 

Soudain, le détecteur de distorsion dimensionnelle couina plaintivement. Ce petit appareil faisait partie de l’équipement standard, on ne savait trop pourquoi, et la biologiste et ses compagnons étaient interloqués par son activation incongrue. C’était la première fois que le phénomène s’était manifesté malgré le nombre de reconnaissances effectuées jusqu’ici (en fait, sur les cinq planètes de type terrestre découvertes sur la petite portion de la Galaxie prospectée, seule deux ont été colonisées, les trois autres ayant des habitants très peu enclins à se laisser dépouiller de leurs terres). Il y avait certainement une source d’énergie de stase quelque part près des explorateurs. Le géologue fut le premier à suspecter une caverne cachée derrière le rideau d’eau de la chute.

 

La machine grosse comme une voiture ne payait pas de mine, recouverte d’une croûte de stalagmite d’un blanc brillant et maculée de lichen par endroits. Mais elle fonctionnait parfaitement malgré les millénaires. C’était un EEV, un extracteur d’énergie du vide, elle devait donc alimenter un ou d’autres dispositifs non loin. Caché par un rideau de stalactites, un portique de métal mat trônait dans l’encadrement d’une niche creusée à même le roc. Contacté par vidéophone, le principal physicien de l’expédition éberlué risqua l’hypothèse audacieuse d’une porte hyperspatiale au vu des divers boutons affleurant sur ses montants. Ce qui était vraiment sidérant, c’était son état de conservation extraordinaire alors qu’elle voguait dans le fleuve capricieux du temps.

 

Bousculés par cet indice d’habitation antérieure de la planète, les paléontologues aidés par les géologues réexaminèrent les clichés aériens de la planète et décelèrent des traces de sites d’agglomérations invisibles de la surface. On ne savait pas trop la cause de la disparition des créatures supérieures ; peut-être quelque cataclysme naturel, ou encore la folie de quelques apprentis sorciers. Cependant, les anthropologues étaient formels, les anciens habitants n’étaient pas assez avancés pour avoir acquis la technologie correspondant à ces machines. Il était fort probable que leurs constructeurs n’aient été que de passage, peut-être pris pour des dieux, et que la planète ne servait que de relais pour une ou d’autres destinations.

 

Alertée, la Mechanics Corp, principal sponsor de l’expédition et s’étant réservé en option toute découverte d’artefact, dépêcha une équipe de physiciens et d’ingénieurs pour étudier la fameuse porte. Il était en effet prématuré de la démonter, il fallait l’examiner in situ. Quelques jours avaient suffi aux experts largués sur le site pour décrypter le mécanisme complexe de l’appareil. Il fallait maintenant passer de la théorie à la pratique. Aucun d’entre eux ne voulut tenter l’expérience. Il faut avouer qu’ils étaient tous des « hamsters », c’est-à-dire qu’ils n’avaient jamais quitté leurs bureaux ou leur laboratoire et n’avaient pas l’âme d’un Indiana Jones des temps modernes.

 

La compagnie envoya donc un cobaye en la personne d’un robot, mais pas de n’importe quel robot : celui qui était doté du premier cerveau positronique qu’avait créé la roboticienne Amalia. On devait savoir où cette porte envoyait ses passagers. Aïcha la biologiste, toujours curieuse comme un chat, se prévalut de la… « maternité » de la découverte pour exiger d’accompagner le robot dans son aventure, mais la compagnie refusa, ne voulant pas risquer la perte d'un chercheur de valeur. On ne savait si les destinations étaient toujours viables après ces millénaires passés. Le robot auquel on avait donné le nom d’Alpha, était conçu pour tous les milieux imaginables.

 

— Bon, nous savons d’après les radiographies neutroniques que les boutons donnent une combinaison de seize destinations possibles. Nous allons doter le robot d’un transpondeur gonio hyperspatial.

— Il serait peut-être bon aussi de lui donner un petit générateur au cas où sa récupération s’avérerait plus longue.

— Alors Alpha, as-tu d’autres suggestions ?

— Fixez-moi un radiant au bras, le plus discret possible pour ne pas me gêner.

— Et où mettrons-nous le générateur ?

— Bah vissez-le à une de ses fesses.

— Mon derrière n’est absolument pas approprié, monsieur.

— Tiens, un robot qui se soucie d’esthétique !

— C’est hors de propos monsieur, simplement ça générerait un léger déséquilibre à ma marche. Je préfèrerais le porter en bandoulière.

 

Les grosses têtes s’affairaient fébrilement, vérifiant pour la énième fois l’énergie fournie par l’EEV et les diverses connexions, se référant à leurs notes. L’exaltation gagnait jusqu’à l’équipe d’Aïcha oubliant totalement leur mission initiale d’exploration. Alpha se tenait près de la porte, figé tel une armure du Moyen Age.

— Nous allons essayer la première combinaison. Sois prêt, Alpha.

— Hey, et si ça explosait ou générait des rayonnements dangereux ?

— Mais c’est vrai ça, qu’on apporte un générateur de bouclier de force.

— Je ne pense pas que cela soit utile, ayez confiance.

Un volontaire moins pusillanime composa hardiment le premier code. Une lueur verdâtre émana des montants de la porte et brusquement un rideau translucide se forma. Alpha s’ébranla et s’enfonça dans la légère brume. Avant de disparaître, il perçut du coin de son œil mécanique un mouvement suivi d’une ruée et de clameurs. Aïcha s’était précipitée à sa suite.

 

*

 

A suivre

RAHAЯ

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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