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      UN MÈTRE DE TOILE DE MAÎTRE - Signé : Rahar !

 

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    Se doute-t-on qu’une grande partie des œuvres d’art se trouve dans des collections privées ? De richissimes excentriques ont même aménagé une aile de leur propriété en musée dont la protection surpasse même celle des musées publics. En réalité, bien peu jouissent de leur trésor, certaines collections ne bénéficient d’un regard que de loin en loin, à l’occasion d’une réception exceptionnelle par exemple. À la limite, seuls quelques gardes embauchés par des originaux ont l’occasion de les voir quotidiennement, encore que Piet_Mondrian_Tableau_11_1921-25.jpggénéralement, ces vigiles se soucient de la beauté – somme toute subjective, soit dit en passant – comme de leur caleçon après une nuit torride.
  Si l’on y réfléchit bien, la plupart de ces collectionneurs obéissent plus à une impulsion de possession de prestige qu’à un désir profond de l’esthétique. Bien entendu, il y a des exceptions, il y a de vrais connaisseurs – à part les snobs « amasseurs »  – qui ont tout de même acquis quelque compétence en cultivant leur passion. Évidemment, ils n’auront jamais le niveau d’un expert, mais ils ont le mérite de savoir distinguer les différentes écoles au premier coup d’œil… sinon au second (ah, quand même !). C’est ainsi que Jaime Tonfrick, un prince du pétrole, fréquente assidûment la célèbre galerie de Claude Bozzar.
  À ses débuts de parvenu, Jaime avait trouvé chic de suivre la mode, et quoique ne comprenant rien à l’art abstrait, il amassait les Klee, les Pollock, les Mondrian et les Barré. Plus tard, après une prise de conscience, il s’était dit que son moi profond préférait l’art figuratif. Toutefois, les meilleures et les plus célèbres toiles de maître avaient déjà été acquises, soit par des musées, soit par d’autres 4240404024.jpgcollectionneurs. Jaime avait donc dû se rabattre sur des œuvres mineurs, pas aussi célèbres peut-être, mais non dénués de beauté.
  Comme tout passionné, Jaime avait approfondi ses connaissances, il ne désespèrait pas de tomber sur quelque rareté. Il est patent que bien d’œuvres d’art ont disparus pendant la Seconde Guerre, et on assiste parfois à l’apparition sporadique de certains.
  Capricieux comme beaucoup de richards, Jaime marchande souvent comme un bon Arabe, parfois à l’exaspération de Claude Bozzar, mais il peut aussi payer sans discuter, quel qu’en soit le prix, sur un coup de cœur. Il lui arrive également de réserver une toile, puis de décommander brusquement sans donner d’explication.
  Le plus dur coup que Claude a dû subir est la fois où ce salaud de Jaime a réservé la toile d’un jeune peintre très prometteur. Un autre riche collectionneur a voulu surenchérir, doublant même le prix, mais Claude a refusé de faillir à sa parole. Et puis patatras ! cet enfoiré de Jaime a décommandé. L’autre amateur est bien revenu, mais il a alors marchandé comme un marchand de tapis.
 
  Comme si de rien n’était, Jaime Tonfrick est revenu à la galerie acquérir quelques belles toiles. Le client étant roi, et comme le riche industriel est quand même un bon client, Claude ne laisse rien paraître de sa rancœur. Il fait entrer son client dans son bureau pour le règlement de la vente. Comme d’habitude, la pièce est encombrée de toiles vendues ou 304320_52Q6H1GSSN2NAKKJLO2MQ8QZR2RMZB_la_belle_romainr_de_m.jpgà exposer. Jaime laisse traîner son regard. Et tout à coup, ses yeux s’arrêtent sur un tableau suspendu sur la cheminée. Il ne l’a pas vu la dernière fois qu’il était venu. Il s’approche, puis voit la signature.
  – Qu’est-ce que c’est ?
  – Ah ce nu ?... C’est une copie de Modigliani.
  – Je peux regarder ?
  – Je vous en prie.
  Jaime examine longuement le tableau. Les déformations élégantes, le regard voilé et vide, l’expression de muette acceptation de la vie, sont les caractéristiques inimitables du peintre. Le riche amateur n’est évidemment pas expert, mais il en sait suffisamment.
  – Donc nous disons trois Fervet…
  – Attendez Claude, je veux aussi ce tableau.
  – Vous voulez rire monsieur Tonfrick, je ne vends pas de copie, rien que de l’original.
  – Ça ne fait rien, il me plaît… Je vous en donne cinquante mille euros.
  – Non non non, vous êtes un bon client, mais il n’est pas à vendre.
  – Mais pourquoi ?... Soixante mille alors.
  – Vous ne comprenez pas, monsieur Tonfrick. Cette copie, même si elle est excellente, n’en vaut au maximum que cinq mille. Ensuite, c’est la première toile que j’ai achetée, elle jackson_pollock_gallery_27.jpgornait le mur de ma chambre de bonne quand j’ai fait mes études ; vous voyez, j’y attache une grande valeur sentimentale. Et elle m’a porté bonheur, je l’ai accrochée ici après que je viens de faire récemment une excellente affaire.
  Jaime se détourne. Claude a peut-être raison, c’est une excellente copie… Peut-être. Il signe son chèque.
 
  Arrivé à son hôtel, Jaime appelle un expert de ses connaissances, Jean Voidebone. L’amateur a recours à ce célèbre connaisseur pour expertiser quelques toiles anciennes dont Jaime a envie.
  – Ce que vous me demandez là est assez irrégulier, monsieur Tonfrick.
  – Ce n’est pas compliqué, Jean. Un expert ne peut-il pas avoir envie d’acquérir une toile qui lui plaît ?
  – Donc je vais à la galerie de Claude Bozzar et j’achète la toile qui me plaît.
  – Oui et vous réglez par chèque. Claude va vous faire entrer dans son bureau, vous vous klee-paul-ansicht-von-st-germain-2601445.jpgdébrouillez pour rester seul et examiner le Modigliani.
  Grassement rétribué, l’expert met ses scrupules dans sa poche avec un mouchoir par-dessus et s’en va exécuter sa mission. Dans le bureau du directeur de la galerie, Jean Voidebone prétexte un coup de fil important pour faire sortir Claude Bozzar qui, en homme discret, s’éclipse de bonne grâce. L’expert ne perd pas de temps, il lui suffit moins d’une minute pour examiner le fameux Modigliani. Il n’a plus qu’à avertir son riche client de la bonne nouvelle : c’était un vrai. Jaime est un peu étonné, comment un amateur éclairé comme Claude a-t-il été abusé ? Mais il se rappelle que le tableau pendait à un mur de sa chambre d’étudiant et il ne serait pas venu à l’esprit du jeune Claude de jadis qu’un original pût orner une simple chambre de bonne. Il ne s’est pas donné la peine d’un examen approfondi.
 
  – C’est encore moi, mon cher Claude. J’ai perdu le sommeil à cause de votre tableau.
  – Allons, allons, monsieur Tonfrick…
  – Je vous en prie Claude, soixante dix milles… Voyons, il y a longtemps que nous nous Mondrian12.jpgconnaissons, nous sommes bien de bons amis, n’est-ce pas ?
  – Mais justement monsieur Tonfrick, c’est par amitié que je refuse de vous vendre un faux, je ne veux pas profiter de vous. Et n’oubliez pas sa valeur sentimentale pour moi.
  Un bon quart d’heure se passe en argumentation, avant que Claude ne se rende enfin. On le sent profondément déchiré, mais il s’est incliné devant l’insistance de son client.
  – Je consens à une condition.
  – Tout ce que vous voulez, mon cher Claude.
  – Nous allons établir une décharge disant que je vous ai vendu une copie.
  – Mais bien sûr, je vous comprends.
 
  Jean Voidebone est assez étonné de recevoir un coup de fil plutôt pressant de Jaime Tonfrick. Il a fait proprement son boulot, que veut encore cet enquiquineur d’amateur ? 628.jpgEnfin, il a peut-être trouvé une autre toile à expertiser, Jean ne peut pas se dérober.
  – Alors monsieur Tonfrick, que puis-je encore pour vous ?
  – Eh bien, en déballant la toile, j’ai eu une drôle d’impression. Si vous voulez bien regarder.
  L’expert se penche, plisse les yeux et s’exclame.
  – Mais c’est un faux ! C’est une excellente imitation, mais c’est un faux. Voyez cette courbe ici… et là.
  – Vous vous êtes donc trompé, alors que vous m’avez affirmé que c’était un Modigliani authentique.
  – Je n’ai pas été abusé, le tableau que j’ai vu chez Claude était authentique, et vous le savez très bien comme moi. Il y a eu indubitablement substitution, vous vous êtes fait avoir. Je vous conseille de porter plainte.
  – Je ne peux pas… J’ai signé une décharge comme quoi j’ai acheté une copie en toute connaissance de cause.
 
  Le Modigliani (le vrai) a repris sa place dans la villa de Claude Bozzar. Celui-ci n’a pas menti, c’est la première toile de maître qu’il a acheté pour une bouchée de pain, son ancien propriétaire ne se doutant pas de sa vraie valeur. Claude n’a pas menti non plus en disant que le tableau avait une valeur sentimentale inestimable.

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Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
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