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LE SAIGNEUR DES JEANNOTS
 
 

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  – Maman, maman, Zanette et Jeannot ne sont pas dans leur clapier !
  – Tu as dû oublier de les rentrer hier soir.
  – Mais non maman, j’ai même vérifié deux fois le loquet.
 
  – Jean-Claude, les lapins ont disparu !
  – Comment ça disparus ? Tu as sûrement omis de verrouiller les loquets.
  – Ne sois pas bête, on a volé nos lapins.
 
  – Martine, c’est toi qui a libéré les lapins ?
  – Tu es devenu gâteux depuis que tu es à la retraite. Tu sais très bien que je ne me lève jamais avant toi.
 
  Le bourg de Lièvre n’est pas connu du premier quidam venu, le réseau ferroviaire l’a ignoré et il est loin de toute autoroute. Il ne possède même pas un aérodrome, bien qu’une piste rudimentaire existe, mais aucun habitant ne possède d’avion, elle est plutôt réservée aux visiteurs aisés. La renommée de Lièvre repose sur sa spécialité gastronomique : le civet de lapin. Mais attention, ce n’est pas le simple civet de nos grand-mères, c’est grossièrement comparer du ris de veau aux morilles à du foie gras aux truffes, la qualité n’est pas la même… ni la classe d’ailleurs.


  Les chefs et les gastronomes sont restés perplexes devant la délicatesse et la complexité des saveurs. Aucun n’a pu déterminer avec précision l’apport de chaque ingrédient soupçonné. Le lapin a le goût du lapin évidemment, mais paradoxalement, il semble avoir une qualité indéfinissable qui le classe dans une autre catégorie. Quant au vin, le bourg peut se targuer d’avoir de bons œnologues qui vont prospecter d’excellents crus dans les régions vinicoles. Bien entendu, la recette est jalousement gardée secrète ; même ceux qui sont partis chercher fortune ailleurs ont gardé bouche cousue, comme s’ils avaient passé une sorte de pacte.


  Un critique a échafaudé une hypothèse. Un enfant du pays était allé dans la capitale poursuivre des études supérieures. Il en était revenu bien des décennies plus tard, bardé de diplômes prestigieux de biologie et de titres impressionnants. C’était avec grande déférence qu’on l’appelait – même maintenant – monsieur le Professeur. Était-ce pure coïncidence, toujours est-il que la renommée du bourg avait commencé peu après le retour de l’enfant prodigue et par la visite d’un touriste, une célébrité très connue, qui en avait fait la publicité dans son cercle mondain. Le critique soupçonne alors quelque manipulation génétique des lapins par le Professeur, leur donnant ce goût si particulier. Le grand public ignore bien sûr l’existence de cette agglomération discrète perdue loin de toute ville d’importance et ne se doute donc pas de la présence fortement probable d’OGM sur son territoire. Quant à l’élite aisée amatrice de bonne chère, elle comprend bien des éléments soucieux d’un bon comportement diététique et l’hypothèse – pas si farfelue que ça à bien y regarder – du critique les a un peu ébranlé ; mais la chair est faible et le plat – qui n’est pas cher pour rien – ferait damner un saint.


  Comme de bien entendu, l’industrie du tourisme avait décollé, mais la politique de la commune l’avait orienté vers le haut de gamme ; la publicité, uniquement orale, de bouche à oreille, se faisait par le biais des riches clients, tant locaux qu’étrangers dont certains utilisaient la piste pour leur avion privé ou parfois loué. Le bourg et ses environs s’étaient ainsi spécialisés dans l’élevage du lapin. Chaque famille possède donc au moins un lapin familier, généralement de la variété naine, le lagomorphe étant devenu la mascotte du bourg.
 
  Une semaine plus tard, six autres familles ont déploré la perte de leurs lapins. C’en est trop, quelqu’un s’amuse à voler des lapins. Ce n’est certainement pas un habitant du bourg ou de ses environs. Ceux qui n’en élèvent pas sont, soit allergiques, soit tout simplement cuniculophobes. Les Liévrois se connaissent tous, au moins de vue, et même les rares délinquants sont si imprégnés du respect de la mascotte pour oser monter un canular sur les lapins.


  Des plaintes ont donc été déposées à la gendarmerie. La brigade cynophile entre alors en action. Les chiens ont bien flairé des pistes, mais la traque a vite tourné court : les traces et les odeurs s’arrêtent un peu en dehors du bourg ; le ou les voleurs sont partis en voiture.


  Par un heureux hasard, des touristes aisés venus en bimoteur ont vu du ciel un petit panache de fumée montant d’un petit bois à quelques kilomètres du bourg. Le représentant de l’office du tourisme venu les accueillir, a tiqué en entendant l’échange de commentaires des enfants sur cette fumée. Évidemment, il n’y a pas d’indien faisant des signaux de fumée, mais le fait est assez insolite, l’agent n’a pas vent de l’existence de randonneurs. Comme un de ses cousins est pandore, il s’empresse d’aller à la brigade de gendarmerie, une fois qu’il s’est occupé de ses riches touristes.


  Les gendarmes ont vite fait d’alpaguer un pauvre hère qui cuisait un lapin à la broche. Avec des glapissements véhéments de protestation, le chemineau a soutenu qu’il n’avait rien volé et que c’étaient des extraterrestres qui lui ont jeté le cadavre fraîchement exsangue du lapin. L’un d’eux égorgeait les lapins et il l’a baptisé « Le Saigneur ».


  D’abord interloqués, les gendarmes se regardent. Certains se mettent à s’esclaffer, mais les autres se renfrognent, pensant que le vagabond se paie visiblement leur tête. Mais celui-ci, nullement décontenancé, leur brosse une image de science-fiction : une combinaison blanche, un casque cylindrique au verre opaque, et des gants verts.


  – Et je suppose que ces extraterrestres sont partis en soucoupe volante ?
  – Ah non, m’sieur le gendarme, ils sont partis dans un grand van noir.
  – Euh… Brigadier, je pencherais plutôt pour des combinaisons de laboratoire d’isolement.
  – Je comprends, je dirais que c’est de l’espionnage industriel, certains veulent percer le secret de notre bourg.
  – Alors ils ont volé les mauvais lapins, ha ha ! Et ils peuvent toujours essayer de les reproduire.


  Quand les habitants ont été mis au courant de la chose, une vague de rire a parcouru tout le bourg et même ses environs. Les lapins familiers sont obligatoirement stérilisés, probablement pour éviter tout croisement avec les lapins de bouche, et la commune est stricte sur ce point.


   Ceux qui peuvent se permettre l’élevage semi industrielle disposent d’un bâtiment solide et bien fermé, ce qui conforte le critique dans son hypothèse d’une variété manipulée génétiquement, car personne n’a pu affirmer avoir vu un quelconque lapin de bouche vivant, sauf dans les cuisines des restaurants, et encore c’est un privilège rare. Mais les lapins de Lièvre sont-ils vraiment des OGM ? Personne ne peut avec certitude le confirmer ou l’infirmer.

 

 

RAHAR

 

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Photos :

lapin géant, www.animauxdico.com

Cédric et Joséphine, www.clubdoctissimo.fr

 

 

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
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