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LE RECALCITRANT

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Le propriétaire, un quadra notable de la ville, y avait emménagé avec femme et enfants. La petite famille y vécut trois années sans histoire… du moins les journaux n’avaient eu vent d’aucun incident notable. Puis le notable décéda brusquement dans son sommeil. Le médecin mit du temps pour délivrer le permis d’inhumer, assez longtemps pour éveiller les soupçons. Naturellement, les journaux s’étaient lancés dans des spéculations diverses, et la femme fut mise implicitement en cause. Pourtant l’enquête discrète de la police l’avait immédiatement innocentée. Aucune information sur la cause réelle du décès n’avait filtré, le médecin s’était expatrié et la police avait gardé bouche cousue.

 

La famille, privée de son chef protecteur, avait déménagé pour un appartement plus modeste, et la maison fut mise en location. Et c’est là que ça devenait vraiment intéressant. On avait alors assisté à une valse très peu commune des locataires. Nous l’avions découvert grâce aux archives de l’enregistrement des baux de la commune. La fréquence des locataires était extraordinairement rapide, ils n’y restent que quelques mois, voire le record à deux semaines. On aurait tort de penser que la maison était moche et insalubre. Non, c’était un édifice de style colonial plutôt somptueux, bien entretenu et peu à peu modernisé par les locataires successifs. Le motif de la brièveté des résidences n’avait jamais été évoqué. À cette époque où le positivisme s’était répandu, il était de très mauvais goût de même insinuer une quelconque idée de hantise. Pour nous, chasseurs de fantôme, c’était plutôt un indice suggérant qu’il y a quelque chose de louche dans cette succession rapide des locataires. Et en tout, il y avait eu pas moins de cinq décès de crise cardiaque.

 

À ce stade, il serait tout à fait prématuré d’affirmer que la maison était hantée. Al était aussi sourcier, il fallait d’abord voir si la construction ne reposait pas sur un terrain défavorable pouvant émettre des radiations nocives. Nous avions alors consulté les plans disponibles du quartier. Ils étaient vieux, et à cette époque, personne ne s’était préoccupé d’un éventuel réseau hydrique souterrain. Même maintenant, il ne viendrait pas à l’esprit de personne de dresser une carte tellurique du réseau Hartman, la science officielle ne reconnaît en aucune manière la théorie des ondes de forme. Voilà pourquoi les gens comme Al devaient établir au cas par cas les mailles énergétiques du site de travail du moment.

 

Le seul élément d’importance que nous avions obtenu était que le terrain était inclus dans le périmètre d’anciennes fouilles archéologiques abandonnées. Une très ancienne civilisation y avait bâti une cité dont il restait les vestiges des fondations ; mais les savants furent à cours de subsides et n’avaient pu intéresser d’autres sponsors pour continuer leurs travaux. Les promoteurs d’alors en profitèrent et accoururent comme des rapaces.

 

Il y eut de longues périodes où la maison avait été inhabitée, les héritiers qui logeaient dans des appartements modernes se cotisaient pour financer son entretien par le biais de quelque agence spécialisée. Plus tard, les mentalités ayant notablement nuancé leur matérialisme, devant la multiplicité des phénomènes avérés et la montée irrésistible du spiritisme, les langues se délièrent et la notion répugnante mais incontournable de hantise émergea. Personne ne pouvait prétendre connaître les faits avec précision car les locataires avaient déguerpi sans demander leur reste. Quoiqu’il en soit, les gens alentour pensaient savoir à quoi s’en tenir, la maison était hantée, non par une gentille dame blanche, mais par quelque chose de terrifiant.

 

Le lendemain, Al se mit au travail. Il arpenta tout le rez-de-chaussée de la bâtisse, sa baguette fourchue de coudrier en main. Il sortit côté cour, puis revint côté jardin. Il rentra, me demanda le plan de masse de la maison qu’il étala sur la table de la salle à manger, puis sortit ses crayons gras. Il traça alors ce qu’il semblait être un cours d’eau souterrain traversant le salon de part en part.

 

– Je crois que j’ai trouvé le problème, Charlie. Ce cours d’eau émet des rayonnements nocifs. Je comprends que les locataires soient perturbés.

– Mais son influence est-il donc si important pour que les gens ne restent que quelques mois ?

– C’est très possible, moi-même qui suis assez sensible, je me sens déjà mal à l’aise.

– Alors, tu as la solution, j’espère.

– Ouais mon pote, j’ai prévu ce cas extrême, j’ai apporté un de mes meilleurs correcteurs.

 

Al sortit de son havresac une boussole et une planchette de bois gravée de figures géométriques trompeusement simples ; elle présente un petit trou à chaque coin. Al repêcha quatre petits clous et un marteau de tapissier. Il passa au salon qu’il arpenta, puis posa la planchette dans un coin, l’orientant précisément grâce à la boussole, enfin il la cloua au plancher.

 

– Il faudrait avertir les éventuels locataires de ne pas toucher à la planchette.

– N’empêche Al, ça fait désordre.

– Que veux-tu, faut ç’qui faut. La seule alternative est de raser la bicoque.

– Enfin, si tu le dis… Mais par acquis de conscience, on va revenir cette nuit pour déceler des activités électromagnétiques.

– Bah, si tu veux perdre du temps à chercher des fantômes, libre à toi. De toute façon, je ne peux que suivre le mouvement, n’est-ce pas.

 

 

A suivre

 

RAHAR

 

 

Illustration :

Spectre des ondes de forme, www.ateliers-habitatvivant.fr

 

 

 

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
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