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LE RÉCALCITRANT 

(1/4)

 

Louisiane - ec0c389142d11a099f71f706324dd6e9500ohara

 

– Enfin, un peu de fraîcheur ! Il fait terriblement chaud, chez vous.

– C’est l’été, monsieur. Que puis-je vous servir ?

– Une bière bien fraîche, jeune homme… Et sans faux col.

– Voilà… Vous semblez venir de bien loin.

– De Falicornie. Je suis représentant de commerce. La route nationale traverse un méchant petit désert, pour arriver jusqu’ici.

– Vous auriez dû faire un détour par Houssetown.

– Mais c’est beaucoup plus long, et je ne voudrais pas entrer de nuit dans la ville.

– C’est vrai, vous ne seriez arrivé que vers les vingt heures.

– Il n’y a pas beaucoup d’animation, aujourd’hui.

– Oh, il n’est que seize heures, les habitués n’arrivent que plus tard.

– Donc ce petit vieux aux cheveux blanc là-bas est en train de prendre de l’avance.

– Ce n’est pas un petit vieux, il a à peine la quarantaine.

– Vous charriez, barman. À moins qu’il ne soit atteint de sénilité précoce.

– C’est depuis sa dernière affaire qu’il a pris un méchant coup de vieux et qui a blanchi prématurément tous ses cheveux.

– Sa dernière affaire ?

– C’est… C’était un chasseur de fantôme assez célèbre. Il s’appelle Charles Hatan.

– Vraiment ! Un chasseur de fantôme. Vous m’en direz tant. Vous y croyez vous, aux fantômes ?

– Hmm… Je ne sais pas vraiment, je ne suis pas spécialiste. J’avoue que je n’en ai pas encore vu.

– Vous dites « c’était », il a arrêté de travailler ? Quel était donc ce fameux dernier boulot ?

– Demandez-le lui donc. C’est un sacré bavard et il aime la compagnie. En vérité, je crois que c’est pour qu’on s’apitoie sur lui. Mais attention, ce n’est pas un clodo, quand il en a un peu dans le nez, il lui arrive d’offrir plusieurs tournées générales.

– Vous ne croyez pas que c’est un charlatan qui a fait une mauvaise affaire et que ça l’a ruiné ? Chasseur de fantôme, peuh !

– Mais quelque chose l’a bien réduit dans cet état. Il a peut-être eu affaire à plus fort que lui, va savoir. Et je vous répète que ce n’est pas un type dans la dèche.

 

– Monsieur Charles Hatan ? Je suis Yvan Detoux…

– Vous voulez connaître mon histoire, pas vrai ?

– Eh bien…

– Asseyez-vous, vous allez être servi… Garçon, deux bières !

Le barman avait raison, n’étaient l’air d’épagneul triste, le dos légèrement voûté, les plis amers assez marqués et les cheveux blancs qui auraient pu lui donner la septantaine vu de loin, le bonhomme était relativement jeune ; son visage et ses mains sans ride étaient là pour le prouver.

– Voyez-vous Yvan, j’étais un chasseur de fantôme. Je peux dire sans fausse modestie que j’ai fait partie des meilleurs. Alors vous vous demandez pourquoi j’ai arrêté.

– Vous avez subi un échec ?

– Si ce n’était que ça. J’ai été confronté à des esprits frappeurs, des fantômes taquins, des revenants récalcitrants, mais j’en suis toujours venu à bout… jusqu’à ce que je me sois intéressé à cette maison-là.

 

Al et moi… C’était mon associé, Albert Caulick… Donc Al et moi avions été embauchés par une agence immobilière pour assainir une maison qu’elle projetait d’inclure dans son catalogue. Vous savez, ces boîtes-là se font une concurrence féroce ici, au point qu’elles concluent d’abord un contrat avec le proprio avant d’enquêter après. Et bien d’agences se mordent parfois les doigts quand quelque vice ou défaut réduit drastiquement les bénéfices qu’elles escomptaient. En vérité, c’étaient les agences immobilières qui formaient la majorité de nos affaires, seuls quelques particuliers avaient recours à nous.

Ainsi, cette maison qui date de la fin du XIXe siècle, assez ancienne donc, avait une histoire plutôt insolite. L’agence Bossite avait bien sûr cherché des infos sur le net, mais vous savez bien que ce qu’on trouve sur la toile n’est pas toujours fiable à cent pour cent, il peut y avoir des exagérations, des canulars ou des légendes urbaines. Quoiqu’il en soit, dans le doute l’agence avait fait appel à nous pour démêler le vrai du faux.

La première chose qu’Al et moi avions fait, avait été d’interroger le proprio. Ç’avait été en quelque sorte un coup d’épée dans l’eau : le vieux bougre avait reçu la maison en héritage d’une lointaine tante, il n’y avait jamais mis les pieds et ne savait même pas qu’elle existait. Il ne l’avait vu que du dehors, une grande maison à étage, et il a pensé que sa maigre pension ne lui permettrait pas de l’entretenir. Son petit studio lui suffisait amplement et il préférait vendre cette propriété pour améliorer un peu son quotidien. Bref, il n’en connaissait pas l’historique.

Alors Al et moi nous nous étions rabattus sur la bibliothèque municipale. Al devait compulser les archives des journaux, moi j’avais à lire l’historique de la ville et le plans de la maison ; heureusement, la municipalité avait fait l’effort de numériser la plupart de ses documents. Il fallait amasser le plus d’infos sur la maison avant d’entreprendre quoi que ce soit.

Le troisième jour, nous nous étions réunis dans le petit bureau que l’agence avait mis à notre disposition. Nous avions rassemblé toutes les infos récoltées. Dès sa construction, la maison avait déjà posé problème. La nuit, des vandales avaient défait une partie des travaux faits la veille, perturbant ainsi le planning, au point que l’anecdote avait figuré dans certains quotidiens. Des incidents insolites avaient émaillé la construction ; des ouvriers avaient été blessés par leurs outils, des chutes inexplicables de briques ou de tuiles, ou encore le déséquilibre d’étais, malgré le sérieux de l’entrepreneur qui s’était assuré de la collaboration d’ouvriers à la compétence avérée. Enfin, on avait déploré la perte de trois bons ouvriers qui étaient tombés d’un échafaudage qui s’était effondré de façon encore inexpliquée.

 

A suivre

 

RAHAR

 

Illustration :

Louisiane maison de maître, tableau, www.galerie-creation.com (clic !).

 

 

 

 


Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
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