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LE COMTE DE NOËL

 

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 images-copie-1.jpg J’ouvre les yeux. J’ai bien dormi ce jour. Je contemple le beau capitonnage en satin. Je vois dans l’obscurité, évidemment. Je pousse un soupir de contentement, je rabats le couvercle et sors du cercueil luxueux en bois d’ébène. Je baille et je m’étire. Des articulations craquent. Normal pour un comte de plus de cinq cents ans.


  D’un claquement de doigts, j’allume les cierges éparpillés un peu partout dans la grande bibliothèque. Comme je l’ai dit, je vois très bien dans le noir, mais j’aime bien la lueur ouatée des bougies ; c’est une de mes faiblesses. D’un signe, j’écarte les rideaux des fenêtres. À l’horizon, la trace du soleil ne laisse qu’un vague rougeoiement. C’est l’heure de sortir, j’ai une petite fringale.


cheval lune-p02  J’ai toujours aimé cette nuit du 24 Décembre, le sang des enfants excités dans l’attente du Père Noël a un goût particulier qu’on ne retrouve qu’une fois l’an. Un pur délice. Je ne suis pas comme l’autre comte de Transylvanie, je ne tue pas. Je suis un épicurien, un gourmet, je ne soutire que quelques décilitres à mes proies. Je déguste comme le Chinois qui dispose de dizaines de petits plats qu’il picore à peine… En vérité, j’ai un appétit d’oiseau, rapport peut-être au fait que je ne me dépense pas beaucoup : je m’efforce de me comporter comme un humain normal, j’évite de me transformer en chauve-souris (ça demande beaucoup d’énergie), je préfère entrer par la porte. Un de mes oncles est serrurier et m’a fait cadeau de plusieurs passes. Mon souffle méphitique me sert de soporifique.


costume-pere-noel-traditionnel-dos  Je déambule parmi les gens qui font leur marché de dernière minute. J’analyse les effluves qui m’assaillent. Un goût âcre m’indique un type accablé, presque aux abois, sous le poids de ses dettes. Une senteur acidulée me renvoie à cette mère de famille qui accueille les fêtes avec un sentiment mitigé : elle craint que le contenu de sa bourse ne suffise pas à contenter sa marmaille. Mais la plupart des gens sont exaltés par la magie de Noël. Je grignote par-ci, je suce par là… Je n’ai pas beaucoup accès aux enfants, les parents ne voient pas d’un très bon œil qu’un inconnu, même charmant, fasse la bise à leurs rejetons, quand bien même les circonstances seraient exceptionnelles. Quand je me sustente, je développe autour de moi une aura d’hypnose et les gens n’y voient que du feu. Mais il ne faut pas que je tire trop sur la corde… qui pourrait servir à me pendre si je me laissais trop aller.


7002334-petit-garcon-dormir-dans-un-lit-et-rever-sur-avion-.jpg  Le meilleur moment pour moi est minuit. La plupart des bambins sont au lit et leurs parents ont déjà déposé au pied de leur sapin les cadeaux. J’aime bien jouer avec mes passes. En cette période, j’ai l’âme généreuse, je laisse une piécette d’or sous l’oreiller des enfants. Je sais, cette monnaie n’a plus cours, mais l’or a de la valeur. Au cours de ma tournée, j’ai surpris trois cambrioleurs. Dans chaque cas, j’ai soustrait un bon litre. Ça leur apprendra à gâcher la fête des autres. Je les ai traînés dans la rue et les ai jetés dans quelque poubelle.


index.jpg  À un croisement, j’ai été atteint de plein fouet par LA fragrance. Mon Noël n’a pas été vain. C’est la saveur suprême, un pur délice à vous sanctifier un diable. Je suis subjugué, je vais perdre tous mes moyens. Je cours, je vole vers la source. Que diable ! C’est une masure, une bicoque. C’est inconcevable, une telle splendeur dans une boîte à chaussure ! J’ai cru à un diamant dans un écrin de luxe. Enfin, ne nous fions pas aux apparences.


lequi3.jpg  L’intérieur est misérable, mais propre. Et pourtant je sens une atmosphère de joie. Je vois dans un coin un sapin étique qui ressemblerait plus à un mauvais balai enguirlandé. Au pied de cette horreur, je vois trois petits paquets enveloppés de papier journal mal ficelé. Je suis cependant baigné par une bulle de pur amour. Assez déconcerté, je monte, guidé par l’effluve exquis.


  Un gamin souriant dans son sommeil. Je suis presque assommé par l’énergie dégagée par sa joie et l’amour qu’il dégage. Il y a surtout l’espérance. Je le ressens au tréfonds de moi. J’essaie d’imaginer son amère déception demain matin en voyant son cadeau. Je crois toutefois me tromper, il y aura juste une résignation passagère, noyée immédiatement par une joie sincère. Curieuse famille inondée par l’amour.


1492957544.JPG  Que vais-je faire ? Je suis fortement tenté par ce sang si généreux. Mais tout cet amour dans cette famille me met mal à l’aise. Je sors, pensif. Évidemment, à son âge, ce gamin croit encore au Père Noël. Je passe devant l’hypermarché qui est encore bondé à cette heure. Je n’ai aucune monnaie locale ni de carte bancaire. Je cherche un magasin fermé et j’entre par effraction. Je choisis quelques jouets, des vêtements et des chaussures. Je sais d’instinct les bonnes tailles, grâce à mes facultés. je perds un temps fou avec les papiers cadeau. Je fourre le tout dans un grand sachet et je laisse sur le comptoir quelques louis d’or ; je néglige la monnaie. Le paquet ne pèse rien pour moi, je suis plus fort cadeaux4.gifqu’un humain.


  Je retourne à la baraque et je dispose soigneusement les paquets au pied du pitoyable sapin. Je n’ai pas touché au petit… ni à ses parents. Je ressens comme une exaltation, j’ai fait un grand sacrifice et je me sens grandi. D’ailleurs, je crois que j’ai déjà bu à satiété aujourd’hui, je vais rejoindre plus tôt mon cercueil.

 

 

RAHAR

 

 

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  Illustrations récoltées sur Google Images.


Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
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