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Le titre a été choisi en hommage à la romancière Fred Vargas.
Ne pas chercher d'autre point commun que ce titre avec le polar de cette romancière très originale.
***

 

Ce chien n'était pas un crétin. Sous son crâne poilu, en ronflant exprès pour faire croire qu'il dormait, il réfléchissait. Son instinct essayait de lui dicter une confiance aveugle en son maître, mais il n'était pas aveugle, ce chien, bien que sa truffe lui serve beaucoup mieux que ses yeux.

Son instinct de chien se heurtait à une incroyable résistance, celle du Libre Arbitre, qui luttait activement pour s'imposer. Le chien n'en revenait pas de la présence en lui de ce concept en principe plutôt humain, mais c'était comme cela. Il avait bien essayé d'en toucher un mot à ses copains de passage, mais les aboiements n'étaient jamais parvenu à leur faire saisir son message.

Il avait croisé son futur maître par hasard, alors qu'il s'était échappé, pour la énième fois, de la SPA, profitant d'une baisse de vigilance d'un soigneur, qui ne se méfiait pas de lui à l'air débonnaire. Bon, la SPA, cela avait du bon : on était traité correctement et on avait à manger, à heures fixes ... mais on était en cage, entouré de "colocataires" pas forcément sympas. En tout cas, il n'y était jamais resté assez longtemps pour vérifier.

Il avait eu le temps de s'apercevoir que certains de ses congénères étaient choisis par des familles en visite et qu'ils s'en allaient avec eux. Il avait failli s'émouvoir au spectacle des enfants entourant de leurs petits bras l'encolure des heureux élus. Seulement, il y avait un hic : il avait retrouvé plusieurs fois ces "heureux élus" à nouveau en cellule, soit traumatisés, tristes parce qu'ils avaient été abandonnés par leurs familles d'adoption au bord d'une route inconnue, soit parce qu'ils avaient fugué, mal nourris ou mal traités, ou les deux. Certains grands fous avaient perdu la tête pour suivre la trace odorante d'une belle et s'étaient fait chopper par la fourrière ; ceux-là, on venait les rechercher, presque à tous les coups, mais pas à tous les coups.

Il constatait bien, ce chien incertain, que c'étaient les grands gabarits, comme lui-même, qui faisaient le nombre dans les cages de la SPA. Les petits klebs des cages d'à côté avaient plus de chance qu'eux ; quand une famille, ou une gentille mémé, ou une autre personne en faisait sortir un, il était rare qu'on le revoit au chenil. C'est qu'il avait pigé cela, le chien incertain mais malin.

Oh, il avait saisi autre chose aussi et il en tremblait, quand l'idée venait le troubler, parfois encore dans son sommeil. Oui, il était arrivé que ses grands co-détenus soient enlevés des cages par le personnel des lieux. Il avait surpris un soigneur qui pleurait une fois et qui caressait et flattait l'intéressé avec plus d'ardeur qu'à l'accoutumée. Ces co-détenus-là, il n'en avait jamais revu un nulle part, même pas en vadrouille. D'ailleurs, en dehors de toute cogitation, ces épisodes étaient marqués par l'odeur de la peur, la peur qu'on a quand on va mourir, plus tôt qu'on ne l'aurait voulu ... L'incertain chien ne savait pas faire du dessin, comme son nouveau maître, mais là, ce n'était pas la peine de lui en faire un.

Donc, le Chien Incertain faisait semblant de dormir, tandis que son maître écrivait sur son ordinateur. Le chien n'avait de mots à lui pour décrire cette activité, mais il s'y était habitué. Là, il avait eu gamelle pleine, son bol d'eau n'était pas vide, l'écuelle à croquettes non plus. A court terme, tout allait bien. Pour le plus long terme, la tournée d'inspection des boîtes alimentaires qu'il avait effectuée discrètement ne le satisfaisait pas. Il n'en restait pas bézef. Le sac de croquettes lui aussi arrivait à sa fin.

Quand son maître avait ouvert le frigo la dernière fois, le Chien Incertain avait eu le temps de voir qu'il ne contenait plus grand chose. Son maître, quand il viendrait puiser dedans, ferait encore entendre des sons de mécontentement ou crierait des mots bizarres sur lesquels il n'arrivait pas encore à mettre du sens, sauf qu'il avait cru comprendre que son maître se traitait de toutes sortes de noms d'oiseaux, sans certitude.

Eh oui, l'Homme maître était plongé dans son travail et avait oublié de faire des courses. Le Chien, qui n'avait pas bien notion du temps qui passe, mais s'exerçait fort à trouver des repères en ce sens, se disait, fataliste : mon maître dira encore aussi : chiottes, les magasins sont fermés, il va falloir que je me serre la ceinture. "Magasins fermés", le chien pigeait. Alors, il faudrait attendre pour manger de la viande fraîche ... car son maître était généreux. Quand il revenait du dehors avec DE LA VIANDE !, le chien salivait car il y en aurait pour lui aussi ... bien mieux que les boîtes.

Bon, le chien n'était pas un gourmet, comme un chat, il engloutissait à la vitesse grand v ce qu'on lui mettait, réflexe atavique, mais il appréciait. Tiens, à propos de chat, il y en avait un, souvent assis sur le mur d'en face, qui ne s'enfuyait pas à son passage et dont il avait capté le regard, plusieurs fois. Cela avait été fugace, le chat se mettant rapidement à faire sa toilette, ou à regarder ailleurs. Étrange, le chien en était perplexe, ressentant l'impression de quelque chose d'inaccompli, d'inachevé. Du côté de ce chat-là, il y avait à creuser. Le chien avait compris que ce n'était pas la peine de faire la chasse à ce chat-là -une distraction comme une autre dans sa vie de chien-, il savait que le chat ne bougerait pas, et il avait sa dignité, le chien ! Il faut ENTRER EN CONTACT, cette idée jaillit dans le cerveau du chien. S'il avait été un chien de BD, on aurait vu une ampoule allumée au-dessus de sa tête.

Revenons à son maître. Leur rencontre avait été mouvementée. L'Homme marchait dans une rue déserte, l'air pris dans ses pensées, il avait buté sur une boursouflure invraisemblable, mais présente, de l'asphalte et s'était affalé. Le chien, n'écoutant que son bon coeur, ne le voyant pas bouger, s'était précipité et l'avait fait reprendre ses esprits à grands coups de langue sur la figure. "Bon sang", l'Homme avait dit, "qu'est-ce qui m'est arrivé ? Allez, merci mon chien, c'est bien, arrête maintenant". MON CHIEN ! Le Chien avait frissonné de joie et avait suivi l'Homme sans pouvoir s'empêcher.

Leur histoire avait commencé comme cela. Mais c'était tout le temps ainsi. L'Homme serait encore tombé, au cours de leurs promenades, si le Chien discrètement ne l'avait pas surveillé et guidé, en tournant autour de lui et en sortant l'Homme de sa distraction. C'est pour ses raisons qu'il ne pouvait pas avoir une confiance aveugle en son maître. Il fallait qu'il veille sur lui, qu'il arrive à lui parler, autrement que par ses aboiements.

Donc, le Chien Incertain ronflait ... mais réfléchissait profondément. Le nom du Chien Incertain, la narratrice ne le sait pas ... enfin, pas encore.


Lenaïg

***


Note : si, en fait la narratrice le sait ! Trois autres histoires viennent à la suite de cette première nouvelle. 

Tag(s) : #Nouvelles - Lenaïg - Zigue et Stache
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