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Wesley était un architecte bien coté. Il avait ses entrées presque partout, et c’était ce qui intéressait son beau-père, un vieux politicien affairiste. Il reconnaissait bien que la fortune de sa femme lui avait permis de mettre le pied à l’étrier, et il croyait que Nicole pensait avoir fait un mariage d’amour. Il aurait certainement vécu une vie bien réglée, sans passion, s’il n’avait rencontré Lisa à l’occasion de l’achèvement d’un de ses ouvrages. Il n’avait jamais cru au coup de foudre, encore moins à la quarantaine, et pensait que la notion d’âmes sœurs n’était que fadaises.

Nicole avait fait des études de Beaux-arts et était devenue une peintre assez connue. Ses tableaux, tant expressionnistes que marines ; se vendaient ma foi assez bien, surtout auprès des relations de Wesley. Elle n’avait pas besoin de mettre du beurre dans ses épinards, elle avait hérité de sa mère, elle-même fille d’un richissime industriel, mais la peinture était sa vie. Elle avait bien tâté de la sculpture, mais avait rapidement abandonné au vu du succès de ses toiles. Son seul défaut était son désordre indécrottable, son atelier au sous-sol était un vrai capharnaüm où les toiles étaient entassées n’importe comment et les étagères croulaient sous les blocs d’argile délaissés et les reliquats de lourds pots de peinture. Elle avait rencontré Jake à un de ses vernissages et tous les deux eurent le coup de foudre imparable. Jake était ethnologue et biologiste et revenait d’une expédition en Amazonie. Son laboratoire était rempli de substances exotiques en instance d’être analysées. Il y avait évidemment des poisons dont un provoquait une léthargie euphorique avant de provoquer un arrêt cardiaque ; il ne laissait plus de trace après une dizaine de minutes.

 

 

*


– Nicole ma chère, tu te rappelles de Marvin ?

– L’industriel à qui tu as rénové la villa ? Bien sûr, sa femme et moi avons fait les boutiques lundi dernier.

– Eh bien, il désirerait un de tes tableaux sur sa cheminée. Il est passé à ta galerie, mais il voudrait quelque chose d’original. Tu n’as pas justement une toile en cours ?

– Mais oui, Wesley ! Je pense d’ailleurs le finir demain.

– Pourrais-je la voir ?

– Depuis quand t’intéresse-tu à ma peinture, Wesley ?

– Bah, je voudrais seulement voir si elle s’accorde avec le décor. Le cas échéant, je pourrais faire des retouches au salon.

– Oui, c’est sensé. Mais tu veux la voir là, maintenant ?

– Ben oui, pourquoi pas ? J’ai un calendrier chargé et je veux faire les modifications nécessaires chez Marvin le plus rapidement possible pour passer à autre chose.

– Très bien, le temps que je prépare ton digestif vespéral et on y va, mon amour.

 

*

Nicole précéda son mari dans l’atelier encombré. Elle passa près d’une vieille étagère à l’équilibre manifestement précaire, chargée de gros pots de peinture encore pleins ; elle avait la flemme de les bazarder, alors que le désordre ici tranchait avec la netteté impeccable du reste de la maison. Wesley semblait avoir du mal à zigzaguer à travers ces amas d’objets hétéroclites et inutiles. Son pied buta comme par inadvertance contre ladite étagère qui s’écroula dans un fracas assourdissant. Un lourd pot de peinture écrasa la tête de Nicole.

Wesley trembla quand même légèrement, quand il rejoignit la bibliothèque. Il avait besoin d’un fort remontant. Heureusement, la liqueur que Nicole lui préparait chaque soir était sur un coin de son bureau. Il se sentit bien, après l’avoir avalée d’une traite, il n’avait pas besoin de s’en verser un autre verre. Il se laissa aller dans le confortable fauteuil. L’émotion l’avait vidé, il se sentit léthargique, mais paradoxalement euphorique. La bienheureuse Nicole n’avait pas souffert et il en était content ; dans le cas contraire, lui-même en aurait souffert.

Il faudrait appeler le médecin de famille et la police, mais Wesley n’avait pas envie de bouger. Son corps devint de plus en plus mou et le téléphone était si loin, il avait aussi laissé son portable dans la salle à manger. Ses yeux se firent lourds, très lourds, sa respiration devint difficile, très difficile, et pourtant il se sentait bien.

 

 

FIN

 

 

RAHAR

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
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