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Benoîte, la biche et le pied de la biche 

 

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L’horloge ouvrit sa cage d’oiseau qui chanta quatre coucous annonçant la fin de la séance. Libéré de sa peine en milieu carcéral, Thomas Hake sortit du local et prit la décision de sa vie : devenir un homme avant de finir dans une bière comme son père. 

 

Les yeux encore mouillés par cette dernière et douloureuse séance de thérapie qui venait de percer le mystère de son histoire, remué, il les essuya du revers de la main. Avec insistance, le docteur Araquiree l’avait poussé à raconter aux autres patients pourquoi il avait choisi la patte de cerf servant de support à une lampe artisanale pour frapper sa conjointe jusqu’au trépas. En effet, il lui eut été plus simple de prendre plus près de lui, ses poings. Pourquoi un pied de biche ? Là, tout devint clair. Cette relique sabotée vestige d’une partie de chasse mémorable symbolisait le pied de guerre de sa rivalité avec son père. 

 

Thomas débobina le film du drame qui l’avait conduit derrière les barreaux. Ce soir-là, alerté par des cris sauvages, un sans-abri-sans-nom, lové dans le portique de leur condo cherchant un peu de chaleur et de quiétude, avait couru jusqu’à la caserne des pompiers pour demander du secours. Ce dernier ne souhaitait aucunement  passer une nuit blanche à cause du tintamarre des occupants en querelle.  Les policiers arrivés promptement sur les lieux, avaient saisi la patte ensanglantée soudée à la main de  Thomas. On le menotta illico. Benoîte agonisait  au pied du divan, tenant dans sa main un escarpin de porcelaine demeuré intacte.  Vivement, une ambulance avait conduit Benoîte à l’hôpital où on constata son décès.

 

Il se souvenait avoir raconté aux enquêteurs les circonstances entourant cet écart de conduite. Sa Benoîte revenait du KMarkette avec des boîtes pleines de souliers de peau de castor. Des babioles à cent dollars pièce dont un escarpin de porcelaine, des crèmes pour effacer les rides et une petite chaîne en or. Le bouquet qui a fait déborder le vase de Benoîte, fut l’achat d’une nouvelle lampe sacrilège. Il a perdu les pédales à la vue de celle-ci. Un modèle David Crockett acheté par sa folle qui voulait remplacer son souvenir de chasse, sa première prise, un magnifique cerf de Virginie. Renoncer à ce trophée si chèrement disputé à son père dans les bois du Basketown, jamais !

 

Une vive discussion s’ensuivit. Des gros mots fusèrent de part et d’autre. Le panier déborda quand elle arracha violemment du mur, le fil électrique de sa relique.  Catastrophe ! Son bel abat-jour finement taillé dans une pelisse de raton laveur dont la queue servait à l’allumage fit un vol en tire-bouchon  dans l’espace. L’objet poilu rehaussa le crépitement des flammes du foyer où il atterrit en émettant un bruit mou. «P’tit Jésus en spoutnik !»  Thomas sauta sur ses deux bottines et se précipita vers le feu pour sauver sa pièce de collection. Re-catastrophe, il trébucha. Dans sa chute, il brisa la tranche d’arbre sur laquelle le bout de membre postérieur du gibier était fixé jusque là. Les deux pièces divorcées plongèrent leur propriétaire dans un état de choc furibard.

 

Sans qu’il ne puisse se l’expliquer, la patte de cerf esseulée se réfugia dans sa main. Thomas la leva et l’abattit sur le corps de Benoîte  qu’il tenait responsable du bris. « Ça ne va pas la tête ? T’es mal… »  Le mot fut fracassé par la pointe fourchue du sabot heurtant la bouche de Benoîte. Le crâne, les épaules, un avant-bras, le dos, encore le crâne, les coups pleuvaient en faisant jaillir des cris de douleur.

 

Il n’avait pas compté les frappes, on lui avait appris plus tard au procès. Le médecin appelé à la barre des témoins avait révélé au juge que madame avait sur le corps une piste de chevreuil cumulant vingt-quatre  pas. Le regard noir des membres du jury et du juge était loin de le blanchir de son crime. Personne n’avait compris sa détresse de pauvre victime. C’était la faute à Benoîte, sa folle.    

 

***

 

Thomas fut condamné à trois ans de prison pour avoir asséné à la tête et au corps de son épouse, vingt-quatre coups bien comptés de cette arme poilue comme on en fit la preuve.

 

Aujourd’hui,  jour de sa libération, il était infiniment reconnaissant envers  son psychiatre. Sans lui, il n’en mènerait pas large. Araquiree connaissait le drame des hommes victimes des femmes dépendantes de leur amour. Plus lucide que jamais, Thomas avait en main sa clé des champs. Devant lui, une vie nouvelle annonçait le meilleur à venir pour lui. 

 

Dehors, un ciel sans nuages  et un soleil pile poil à la bonne température, firent surgir en lui l’idée d’une partie de bâtons en l’air sur un terrain de golf. Il grimpa dans son 4X4 rouge feu, sa Rolex lui confirmait qu’en adaptant sa vitesse à  l’allure urgence, il avait le temps de rejoindre ses amis au petit bar avant le départ sur le terrain. En lui, monta un immense sentiment de satisfaction.  Pour célébrer ce moment tant attendu, il tendit la main sur le coffre à gants et sortit sa fiole de Cognac, X O Fine de Napoléon. Goulot à la bouche, il s’en fit couler une généreuse rasade derrière la cravate. Ragaillardi par cette rivière d’or dans son gosier, un sourire béat se dessina sur son pâle visage demeuré trop longtemps à l’ombre.

 

Une dernière fois, il pivota la tête vers son génie, son bon docteur Araquiree, il lui klaxonna une généreuse quinte en guise de salutations gratifiantes et démarra  sur les chapeaux de roue.  Ainsi, Thomas Hake était devenu un nouvel homme. Si le temps lui avait permis, il aurait bien aimé s’arrêter pour fleurir la tombe de sa Benoîte. Au diable, une autre fois !

 

On entendit le vrombissement du moteur de son  bolide rouge pompier s’éloigner à vive allure. On l’aperçut enfiler les lacets de l’Alpe D’Huez. Le pied de Thomas à fond la caisse, il ne vit pas la biche au milieu de la route. Puis un grand trou vide l’avala.

 

Marie Louve

  Texte et choix d'images


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Tag(s) : #Fantaisie et sérieux chez Marie-Louve
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