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Avertissement : pour les amateurs de "polars" noirs uniquement.

Celui-ci est très très noir.

Âmes sensibles s'abstenir.

 

Klotz, le retour !

Voir auparavant la nouvelle "Peut-être au revoir, petit" de Lenaïg.

Merci à Rahar d'avoir écrit la suite.

***

 

 

L'inspecteur Canardo - FIQ canardo de Sokal - www.bdgest.comJe viens d’ouvrir les yeux. Un matin maussade me salue. Cela n’entame pas ma bonne humeur naissante et je me lève du pied droit. Je vais à la cuisine préparer le petit déjeuner. En attendant que la bouilloire chante, je vais consulter mes messages. Aucun client aujourd’hui.

 

 À dix heures, je vais chez Mojo’s siffler une bonne tasse de caoua. J’y trouve un petit journaleux qui se vante d’avoir interviewé Peter O'Towl, l’ex policier en cavale. Il s’exprime plutôt bien, malgré son atroce accent frenchie. Certains des habitués ne connaissent pas la triste histoire de O'Towl ; il est vrai qu’elle avait été reléguée en huitième page.

 

 Peter O'Towl était un policier ; un bon policier même, au point d’avoir été le principal auteur de l’arrestation du célèbre Manuel Travô, l’un des plus redoutables trafiquants de drogues. Cependant, le fourgon qui devait amener le malfrat devant le tribunal fut attaqué par ses sbires et l’individu put s’enfuir en proférant des menaces de représailles à l’encontre des policiers qui l'avaient arrêté. En dépit d’un impressionnant déploiement de forces, on ne put rattraper Manuel. Le lendemain, les enfants de Peter furent criblés de balles, sur le chemin de l’école, et sa femme fut abattue à la porte du supermarché. Les témoins n’avaient vu qu’une voiture banale, sans numéro et aux vitres teintées.

 

 Enragé par la douleur, Peter O'Towl enfreignit les règles en enquêtant lui-même. Sermonné par son supérieur, il lui remit avec défi son insigne et son arme de service. Averti de ne pas se mêler de l’affaire, il en fit fi et piétina allègrement les plates-bandes de ses anciens collègues. Ses indics l’informèrent alors que Manuel Travô s’était réfugié dans un autre pays. Puisque le petit journaliste était là, Peter doit donc être ici… de même que Manuel Travô, sous un autre nom, j’imagine.

 

 Le malfrat doit être entré sans faire de vagues, nous avons nos propres trafiquants, et il y a tellement de mouvements aux frontières pour repérer un quelconque immigrant malfaisant. Mes propres indics n’ont certainement pas prêté attention à un délinquant à l’envergure moyenne. Il est clair que l’ex policier veut se venger. Normalement, cela devrait m’indifférer, mais je ne connais pas ce gonze et je ne voudrais pas qu’il foute le bordel ici. Je crains toujours les dommages collatéraux. Je crois que je vais jeter un œil sur ce Ricain.

 

 Un de mes indics m’informe que Peter O'Towl loge au Rat Chaussé. J’y vais pour le voir ; je commande une bière à la terrasse. Lui aussi y est, buvant machinalement la sienne. On m’a dit que c’est un Irlandais, pourtant c’est un type nullement grand, avec une tignasse  châtain et non rousse. À priori, ce n’est pas non plus une soupe au lait. L’impression qu’il donne est celui d’un jeune cadre dynamique. Ce pauvre type devrait avoir un brillant avenir s’il ne faisait pas de bêtises et si sa douleur ne l’aveuglait pas.

 

 Je le trouve sympathique et je me fie à mon intuition. Je dépêche un de mes indics qui est psychologue (tous ne connaissent que ma voix) pour l’approcher et le sonder. Peter s’est d’abord braqué. J’ai cru qu’il allait tomber à bras raccourcis sur mon émissaire, mais il a rapidement repris son sang froid. Mon indic a beau déployer toute sa compétence, il bute sur l’entêtement farouche de l’ex policier, imperméable à tout raisonnement, il n’a même pas jeté un coup d’œil au petit papier où était inscrit l’adresse mail de l’Éboueur : il était prêt à assouvir sa vengeance au prix de sa propre vie. Je n’ai d’autre choix que de le mettre sous surveillance et de m’occuper moi-même de ce Manuel Travô. Je demande à Romain de m’envoyer la binette de l’individu et je mobilise tous mes indics pour le retrouver. Naturellement, on l’a trouvé acoquiné avec Kahn Abby, le chef de gang du sud de la ville. Je n’ai plus qu’à étudier ses habitudes.

 

 Ce Peter est vraiment un excellent enquêteur : il a fini par dénicher Manuel. Je ne sais comment il a fait, mais il possède maintenant un Luger. Je ne sais s’il est également excellent au tir, mais on m’a affirmé que Manuel est un tireur redoutable, pouvant émasculer une mouche en plein vol ; il pourrait même me damer le pion, à moi Klotz, en cas de duel style western.

 

 À dix neuf heures, j’aperçois Peter au coin de la rue, dissimulé derrière un kiosque déjà fermé. Il attend la sortie de Manuel du Dé Cassé. Je regarde alentour, la rue est pleine de gens rentrant du travail ou allant s’amuser. O'Towl n’est pas un pro et je crains une bavure. Le garde du corps du malfrat sort en éclaireur. Je me déplace et j’arrive derrière Peter ; j’enfonce mon Glock dans ses reins, à travers la poche de ma gabardine.
  — Tu ne bouges surtout pas, tu ne sors pas tes mains de tes poches.
  — Alors, non content de tuer ma femme et mes enfants, Manuel veut aussi m’éliminer ?
  — Tu te goures mon vieux, je sauve ta vie… et aussi ton avenir.
  — Ça m’est égal de mourir quand j’aurai la peau de ce salaud.
  Manuel Travô sort de la boîte et monte dans sa caisse luxueuse, sous le regard impuissant et rageur de l’ex policier. La bagnole disparaît au coin de la rue
  — Rendez-vous demain soir au garage désaffecté Good Yeah, à vingt heures. Inutile d’amener ton feu.
  — Mais…
  Je ne lui ai pas laissé le temps de se retourner que je me suis déjà fondu dans la foule.
 
J’endors le chauffeur de Manuel, le traîne dans une ruelle, derrière une poubelle, enfile son veston et mets sa casquette. Je bricole la séparation de la bagnole blindée pour adapter ma bouteille de soporifique et je me glisse derrière le volant.

 


L'Inspecteur Canardo - www.livre.fnac.com 
 

 

 

Peter O'Towl arrive comme un commando, avec toutes les précautions imaginables. Il n’a pas tenu compte de mon conseil et il tient son Luger à la main. À la vue de Manuel attaché à un pilier, il se détend et s’approche du truand qui sort juste des vapes.
  — Tu vas vraiment le buter ?
  Peter sursaute et se tourne de tous les côtés, l’arme prête. Il ne peut me voir, je suis confortablement installé au-dessus de lui sur une plateforme, derrière la lampe ; ma voix transmise par un micro-cravatte sort de deux baffles.
  — Vous devez savoir que je ne peux le faire extrader, d’ailleurs je n’ai plus de fonction officielle.
  — Est-ce que sa mort ressuscitera ta famille ? Le tuer ne sera qu’une satisfaction passagère et tu vivras avec du sang sur les mains. D’après mes informations, tu n’as pas encore tué, même dans le cadre de tes anciennes fonctions.
  — Ma vengeance n’est-elle pas légitime ? Vous voulez qu’il reste impuni ? Et d’abord, pourquoi vous mêlez-vous de cette affaire ? Je ne pense pas que vous soyez un flic.
  — Non, je ne suis qu'un simple citoyen, mais Je ne tiens pas à ce qu’on sème la pagaille ici. Je n’aimerais pas voir de dommages collatéraux car je ne te connais pas ; je sais seulement que tu es aveuglé par la rage et ta soif de vengeance, ce qui me fait douter de ton efficience.
  — Alors que voulez-vous que je fasse ?
  — Tu veux des suggestions ? Tu pourrais le mutiler pour qu’il ne puisse plus nuire. Par exemple une balle dans chaque genou, broyer ses mains avec ce démonte-pneu…
  — Tiens, c’est une bonne idée.

 

 

 Manuel est muet de terreur, mais prestement bâillonné par Peter, il ne peut que grogner comme un cochon. Le garage est assez isolé et personne ne peut entendre les détonations. Je savais que son désir intense de vengeance surmonterait le dégoût de ce que Peter allait faire ; en d’autres circonstances, je doute fort qu’il oserait le faire.
  — Tu vois Peter, je suis persuadé que de là où elle est, ta famille est fière de toi. Crois-moi, elle ne veut pas que tu gâches ton avenir par un meurtre même moralement justifié. Tu peux faire ton deuil en paix. Va, je me charge d’avertir ses acolytes.

L’ex policier parti, je descends et remballe mon matériel. Manuel sort de son évanouissement et me voit. Il est plus solide que je ne le pensais. Je sors ma petite torche laser et lui brûle les yeux, pas question qu’il reconnaisse l’Éboueur. Je le fouille et pêche son portable ; je trouve le numéro de Kahn Abby.
  — Ho Abby, viens prendre livraison de ton copain au Good Yeah.

Rahar

 

Illustrations : scènes des BD de l'Inspecteur Canardo, personnage imaginé par Benoît Sokal. 

 

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
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