Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

RACCOURCI MORTEL - RAHAR

 

Ingénieurs chimistes d’un grand laboratoire pharmaceutique, Jean Balaïa et Rick Antoné avaient été choisis pour assister à une conférence de trois jours sur de nouvelles molécules prometteuses, à la ville d’Akoté. Les voici donc sur la route, leurs valises sur la banquette arrière de la Coccinelle de fonction de Rick. Partis à 17h30, ils escomptaient entrer à Akoté au crépuscule, en espérant trouver une chambre dans quelque motel.

 

La circulation n’était pas fluide, mais c’étaient surtout les nombreux vieux camions de marchandises qui limitaient la vitesse : certains étaient si poussifs qu’on se demandait comment ils pouvaient être encore rentables. Jean eut beau trépigner, il ne put ébranler la placidité de Rick qui conduisait prudemment comme un bon père de famille, ratant plusieurs occasions de dépasser les camions lourdement chargés.

Ne se laissant pas abattre, Jean consulta une vieille carte de la région, à la recherche d’un autre itinéraire moins encombré. Et bingo ! il trouva un raccourci à travers la forêt de Nivapa, et dont l’entrée était à une centaine de mètres devant eux.

 

« Mais Jean, d’après ce que je sais, c’est une route en terre.

— Oui, et alors ? Ta bagnole est solide, non ?

— Peut-être, mais ce ne sera pas toi qui règlera la facture de son lavage : une voiture poussiéreuse ne ferait pas sérieux… Et puis, des cailloux pourraient compromettre la suspension.

— Allons Rick, ne soit donc pas rabat-joie, je te parie que la route est compacte et qu’il n’y aura pas un grain de poussière. De toute façon, nous devons arriver tôt, pour être sûr d’avoir une chambre. Sais-tu le nombre de participants à cette conférence ?

— Euh… Non.

— Imagine qu’il soit supérieur au nombre de chambres à notre portée. Voudrais-tu qu’on dorme dans ta caisse ? Ou bien pourrais-tu te permettre de nous loger dans un hôtel à étoiles ?

— Oh, ça va ! On va prendre ton satané raccourci. »

 

La route en terre n’était pas suffisamment large pour permettre aux camions de se croiser aisément, voilà pourquoi ils ne l’empruntaient jamais. Apparemment, les conducteurs ordinaires avaient le même préjugé que Rick : ils ne voulaient pas salir ou esquinter leurs belles voitures. Toutefois, Jean avait raison sur un point : la terre était tellement compacte, qu’on dirait du bitume ocre.

 

Les deux ingénieurs avaient l’impression de rouler dans un pseudo tunnel : les arbres géants préservés de toute coupe, réduisaient la lumière déjà déclinante entre chien et loup. Rick dut alors allumer ses feux de croisement. Les buissons et arbustes qui bordaient la route instillaient dans l’esprit de Rick une sensation inconfortable d’inquiétude. Mais l’indécrottable optimiste Jean lui avait assuré qu’il n’y avait ni brigand, ni bête féroce dans cette forêt. Voulant taquiner son pusillanime collègue, il lui raconta que jadis, des rites sataniques se faisaient au cœur de cette forêt, bien avant la construction de la grande route qui la contournait ; il y avait, paraît-il, un vieux cimetière quelque part.

 

Juste après un tournant, Rick crut percevoir quelque chose de blanc, en plein milieu de la route. Instinctivement, il bascula sur phares. Ahuri, il ralentit. À une cinquantaine de mètres, les deux ingénieurs virent une silhouette blanche, comme quelqu’un affublé d’une chasuble ou d’une soutane étonnamment éclatante sous la lumière. Elle était penchée sur une carcasse de gros animal, un daim ou un chevreuil, en travers de la route.

 

Bizarrement, quand la créature s’était redressée, elle ne semblait pas incommodée par la lumière aveuglante des phares. De loin, sa figure était indistincte et semblait toute blanche ; ses yeux brillaient comme des yeux jaunes d’animal. Elle se mit à se dandiner lentement, comme indécise. On ne distinguait pas ses pieds, comme si la soutane (?) traînait jusqu’à terre.

 

« Putain Jean, mais qu’est-ce que c’est ?

— N’en sais rien. Mais merde, t’as vu ses yeux ? Et il n’est pas ébloui. C’est pas un humain !

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— Eh, mais il vient vers nous ! Recule, Rick ! Recule ! »

 

La créature blanche avançait en dandinant. Étrangement, elle ne semblait pas courir, et pourtant, elle se rapprochait très vite, comme si elle glissait. Affolé et boosté par une poussée d’adrénaline, Rick fit une tête-à-queue digne d’un pilote de rallye, et fonça, pied au plancher.

 

Jetant un bref regard au rétroviseur, il poussa un soupir de soulagement : la créature se perdait au loin. Cependant, il avait senti sa tête s’engourdir, quand la créature était à quelques mètres de la Coccinelle. En jetant un coup d’œil à son collègue, il s’était rendu compte que Jean avait ses courts cheveux un peu hérissés.

 

« Mais qu’est-ce que c’était, donc ?

— Et qu’est-ce qu’il faisait ? T’as vu sur quoi il était penché, Rick ?

— On aurait dit qu’il bouffait un chevreuil.

— Mais non, il ne pourrait pas. On dirait plutôt qu’il suçait son sang.

— C’est un vampire ?

— Je penche pour une goule. Et t’as vu comment il avançait ? Il courait pas !

— Et pourtant il était vachement rapide… Ouf, on l’a échappé belle !

— Mais pourquoi tu ne lui as pas foncé dedans ?

— Ben la carcasse barrait la route, la Coccinelle n’aurait pas pu passer. Et puis, je n’aimerais pas avoir sa mort sur la conscience, quoi que ce soit.

— Tant pis, on sera quitte pour reprendre la grande route. »

 

 

Quoiqu’étant arrivés assez tard à Akoté, les deux ingénieurs eurent la chance de trouver dans un motel une chambre à deux lits, dans leurs moyens : les indemnités accordées par leur pingre de boîte n’étaient pas à la hauteur de leur titre.

 

Après le dîner fade de fast-food, ils rejoignirent avec soulagement leur lit respectif, espérant un bon sommeil réparateur, la conférence ne commençant qu’à neuf heures le lendemain. Leur lassitude leur permit d’ignorer le relatif vacarme des voitures et camions qui passaient non loin du motel.

 

Cependant, les deux collègues se tournaient et se retournaient dans leur lit. Ils exsudaient une sueur malsaine, témoignant d’un sommeil agité. On pouvait déduire qu’ils faisaient quelque cauchemar éprouvant. De plus, un témoin virtuel pourrait les voir marmonner indistinctement.

 

Si les deux compères avaient espéré se lever frais et dispos le matin, c’était râpé. Ils avaient des poches sous les yeux et se sentaient patraques. Ils mirent toutefois leur indisposition sur le compte d’un dîner très peu diététique. Ils durent alors se fendre d’un petit-déjeuner cher mais consistant, dans un restaurant, avant de rejoindre la conférence.

À la pause, l’extraverti Jean s’était fait quelques connaissances, à qui il conta leur mésaventure de la veille. Ses collègues locaux ne cachèrent pas leur surprise.

 

« Mais vous ne saviez pas qu’il ne faut pas prendre ce raccourci de nuit ?

— Euh… Non. Que voulez-vous dire ?

— De notre côté, nous avons mis un panneau d’avertissement. L’agence du tourisme a bien contacté votre ville pour qu’elle en mette un de votre côté, mais elle a ignoré la mise en garde.

— Mais que se passe-t-il dans cette forêt, bon sang !

— On ne sait pas vraiment. Il y a eu des tas de disparitions, et on n’a retrouvé aucun véhicule. Vous avez eu de la chance de vous en être tirés. Et rendez-vous compte : vous avez été témoin de l’existence d’une créature qui pourrait bien être la cause des disparitions… enfin, je suppose.

— Mais qu’est cette créature ?

— Je ne sais pas, vous êtes les premiers à l’avoir vu et à rapporter son existence.

— Depuis quand ont commencé ces… disparitions ?

— Oh, depuis longtemps. On pense même avant le recensement de la population et la création de l’automobile. La légende dit que cette forêt est maudite, depuis le temps où on a fait la chasse aux sorciers et sorcières.

— Et vous croyez à cette malédiction ?

— Bof, chacun croit ce qu’il veut, hein. Mais mieux vaut ne pas tenter le Diable. »

 

 

Après la première journée de la conférence, Jean et Rick se résolurent à écorner leurs maigres indemnités pour se permettre un dîner convenable, escomptant ainsi un sommeil tranquille en ménageant leur estomac.

 

Finalement, la nourriture n’était pas en cause. Leur sommeil était aussi agité que la veille. Ils ne se réveillèrent pas, mais se débattaient dans quelque cauchemar d’épouvante, les faisant suer tant et si bien que les draps en furent trempés.

Au matin, au vu de leur déplorable aspect respectif, les deux ingénieurs finirent par se confier leur cauchemar, lequel se révéla étonnamment identique. Ils étaient perdus dans cette maudite forêt, et ils étaient traqués par cette étrange créature blanche qui se dandinait en glissant. À chaque fois, ils étaient sur le point d’être rejoints.

 

En se décrivant la créature, ils constatèrent qu’elle n’avait pas vraiment de figure, seulement deux yeux jaunes lumineux, du moins, c’était leur impression ; des mains noires crochues dépassaient des manches de la sorte de chasuble immaculée à capuche.

 

La similitude de leur rêve les frappa. Jean était perplexe : il y avait bien des lustres qu’il n’avait pas fait de cauchemar, et il n’était pas facilement impressionnable, contrairement à Rick, pensa-t-il. Le plus insolite était la répercussion sur leur physique : les poches sous leurs yeux s’étaient accentuées, leurs yeux étaient injectés, et leur visage étaient hâve.

 

Ils s’étaient résolus à porter des verres teintés ; heureusement, la salle de conférence était illuminée à giorno, sauf pendant les projections de vidéo ou de diapositives. Mais ils ne donnèrent pas le change aux locaux au courant de leur mésaventure, qui se doutaient de quelque phénomène insolite.

À la pause, des collègues d’autres villes se mirent à les charrier.

 

« Alors les gars, on a bien profité de la nuit torride d’Akoté, hein ? Vous pourriez peut-être nous filer quelques bonnes adresses.

— Vous vous gourez, fit un collègue local, ces deux-là n’ont sûrement pas fait la nouba. N’est-ce pas ?

— C’est vrai, c’est un cauchemar qui nous a mis dans cet état. Et c’est dingue, nous avons fait le même cauchemar, Jean et moi.

— Vous croyez maintenant à la malédiction ?

— N’importe quoi ! Je pense que c’est seulement une séquelle post-traumatique. Je crois que notre incursion dans la forêt nous a marqués, Rick et moi, plus que je le pensais.

— Vous devriez voir un toubib, au moins pour vous requinquer.

— Bah, la conférence est trop passionnante, pour la sécher pour des broutilles. On se remettra, de retour chez nous. »

 

 

Le lendemain, certains ingénieurs et techniciens furent surpris de l’absence de Jean et de Rick. Quelques locaux, finalement inquiets, décidèrent de prendre de leur nouvelle, après la conférence.

 

À leur surprise, la chambre des deux gus était fermée et ils ne répondaient pas, alors que le gérant du motel n’avait pas noté leur sortie. Pressé, celui-ci finit par utiliser son passe. On découvrit alors le cadavre des deux chimistes. Leur corps était desséché et exsangue. Pourtant on ne leur avait trouvé aucune blessure quelconque. Enfin si : en les retournant, on constata de profondes griffures dans le dos, toutefois sans aucune goutte de sang.

RAHAЯ

RACCOURCI MORTEL - RAHAR
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :