Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L'aigle noir - Victoria - Nouvelle

Une nouvelle qui n'est pas une fiction mais une réalité. J'ai choisi le titre "L'aigle noir" en référence à Barbara.

L'aigle noir - Victoria - Nouvelle

Hier soir, j’ai éteint la télé. Je n’avais pas lu le synopsis du téléfilm et en considérant le titre « Un homme parfait », j’avais imaginé tout autre chose. Et puis, j’avoue que j’étais curieuse de voir comment le réalisateur pouvait faire d’un personnage la réincarnation de la perfection.

Au bout d’une dizaine de minutes, j’ai compris le sujet et les souvenirs que j’avais refoulés dans mon inconscient ont refait surface. Je n’ai pas pu poursuivre le visionnage de cette fiction qui cependant peut représenter une cruelle réalité.

Cet évènement remonte à vingt et un ans exactement. A l’époque, j’enseignais en CM1-CM2. Si je m’en souviens parfaitement c’est parce que mon fils aîné était en CM2 ainsi que la petite Gisèle dont il est question dans cette mésaventure.

C’était une fillette très sage, timide, appliquée. Elle était petite et menue. Ses longs cheveux blonds étaient toujours coiffés en nattes si serrées que je me demandais souvent si cela ne lui provoquait pas des maux de tête. Ses grands yeux bleus reflétaient toute la candeur du monde.

 Ses parents étaient un peu rustres mais Gisèle et son petit-frère qui était en maternelle semblaient bien nourris et proprement tenus. Son père touchait une pension d’invalidité qu’il compensait par de petits boulots. Sa sœur aînée avait déjà quitté le nid et était mariée.

 Gisèle était appréciée des autres élèves qui l’avaient élue meilleure camarade en fin d’année scolaire du CM1.

C’était une tradition qu’ils aimaient beaucoup et à laquelle ils se pliaient avec joie et impartialité. Il n’était pas question d’élire son meilleur copain ou sa meilleure copine mais celui et celle qui s’étaient révélés les plus gentils tout au long de l’année. Les vainqueurs étaient récompensés par un livre sous les applaudissements de toute la classe.

Un matin, ma directrice me fait part d’une proposition émanant d’un organisme composé de pédopsychiatres, psychologues et assistants sociaux. Ces derniers lancent une campagne d’information auprès des classes de CM1-CM2 concernant l’inceste. Elle me demande si je suis intéressée par ce type d’intervention.

J’y suis plutôt favorable car je pense qu’il faut informer les enfants sur les dangers auxquels ils peuvent être confrontés.

La séance a lieu un vendredi après-midi. Nous sommes réunis avec l’équipe d’intervenants dans la salle audiovisuelle. Les animateurs se présentent rapidement et demandent aux élèves de regarder en premier lieu un film et de poser ensuite toutes les questions qu’ils souhaiteraient sur ce qui les aurait interpelés, dérangés, émus ou interrogés.

Il s’agit d’un épisode d’une série : « L’instit ». Tout en le regardant, je me demande s’ils vont comprendre l’objet de ce débat tant ce film est remarquablement construit autour d’images, de situations, de dialogues finement suggérés mais jamais présentés de façon choquante.

Les enfants ont parfaitement deviné de quoi il s’agissait. Ils ont du mal à croire qu’une telle situation puisse exister. Je me souviens d’une élève qui s’était exclamée : « Mais, ce n’est pas possible, un papa ne peut pas faire ça à sa fille ! »

J’ai admiré la manière dont les intervenants ont réagi en insistant bien sur le fait que malheureusement des petites filles, comme des petits garçons en avaient été victimes et que c’était interdit. Ces adultes qu’ils soient père, grand-père, oncle, cousin ou frère n’avaient pas le droit d’agir ainsi, que même le lien de parenté ne l’autorisait pas. Et qu’un enfant qui subissait ces horreurs devait en parler à une personne en qui il aurait toute confiance. Il n’était aucunement fautif de cet état de fait car l’adulte profitait de sa force et de son autorité par rapport à sa faiblesse.

Le lundi matin, ma directrice m’intercepta avant le début des cours, elle était livide.

-              Gisèle sera absente aujourd’hui. En fait, elle ne reviendra plus.  Son père vient d’être arrêté. Gisèle et son petit-frère viennent d’être placés.

-              Quoi ! Mais que s’est-il passé ?

-              Il est accusé d’inceste et de prostitution à l’encontre de ses deux enfants. Leur mère est soupçonnée de complicité.

A ce moment-là, j’ai eu l’impression que le ciel me tombait sur la tête, je n’arrivais pas à croire à cette abomination. Pourtant les faits étaient bien réels selon les dires de la gendarmerie, les deux enfants subissaient ces agressions sexuelles de la part de leur père et d’autres hommes qui le rémunéraient. C’était la sœur aînée qui avait porté plainte après que Gisèle lui ait confié ce qu’elle-même et son petit frère subissaient.

Alors, je me suis sentie coupable de n’avoir rien deviné, rien pressenti pendant ces deux années scolaires. Je me disais que son côté un peu effacé aurait dû m’alerter. Mais en même temps, quand je la revoyais s’amuser avec les autres élèves dans la cour de récré, je ne comprenais pas comment elle avait pu garder ce secret au plus profond d’elle-même. Mes collègues éprouvaient le même sentiment car cette abjection durait depuis longtemps sans que personne n’ait eu le moindre soupçon.

 Je me suis demandée si cet aveu avait été déclenché par les paroles du pédopsychiatre qui avait affirmé que nul n’avait le droit d’imposer cette monstruosité à un enfant et qu’il ne fallait pas hésiter à le dénoncer à la personne en qui il aurait le plus confiance.

Je n’ai pas revu Gisèle pendant des années jusqu’au jour où je me suis rendue au CHU de Tulle avec mon compagnon pour une consultation.  Comme celui-ci attendait dans une salle d’attente bondée, je suis sortie quelques minutes prendre l’air. Et c’est devant l’entrée que je l’ai vue. Après tout ce temps, je n’étais pas certaine de la reconnaître. Elle a levé la tête et m’a aperçue. Nous nous sommes regardées. A ce moment-là, un monsieur est arrivé avec deux petites filles. Ils sont entrés dans le hall. Elle m’a regardée à nouveau et m’a dit bonjour timidement.

-              Gisèle, c’est bien toi. Je n’étais pas sûre de t’avoir reconnue.

-              Moi non plus, m’avoua-t-elle. J’avais peur de me tromper.

-              Tu attends un bébé ? lui ai-je demandé

Elle a ri et a dit : « En fait, le bébé est né avant-hier. »

-              Un petit garçon ?

-              Non, encore une petite fille. J’ai trois filles à présent.

-              Ces deux-là sont très belles et j’imagine que la petite dernière aussi.

Comme le temps tournait, je me suis excusée car le moment du rendez-vous approchait.

-              Je suis contente de t’avoir revue, lui ai-je dit.

-              Moi aussi, a-t-elle répondu.

J’ai pris l’escalier et quand je suis arrivée à la dernière marche, je me suis retournée. Elle était devant l’ascenseur entourée de son mari et de ses deux fillettes. Elle m’a adressé un sourire et un signe de la main auquel j’ai répondu.

Victoria

Tag(s) : #Victoria - sois chez toi !

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :