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LA MAISON DU FUTUR - RAHAR

Rahar revient en ... revenant ! Attention, grand danger ! Mais le personnage central ne s'en est pas douté. Tout ou presque est bien de circonstance dans cette passionnante nouvelle. Des portes vont étrangement se bloquer, ce qui nous rappelle le thème de l'amie Josette pour son défi des Crôqueurs de mots. De plus, nous avons une maison entièrement informatisée, robotisée, ce qui recoupe le thème du dernier Café philo. Et, bien sûr, ce soir c'est Halloween où l'on joue à se faire peur et où l'on fait apparaître des morts-vivants, où l'on se défoule avant de fêter les morts et de fleurir leurs tombes. Ici aussi le lecteur aura peur et il y aura de quoi, la robotisation de la maison aurait dû être une sinécure, mais des interférences vont troubler la quiétude. La nouvelle est donc postée en entier, pour que le lecteur ne reste pas se poser trop de questions qui troubleraient son sommeil. Ceci dit, il en subsistera probablement, des questions, à la fin. Les âmes sensibles doivent passer leur chemin !

Lenaïg

LA MAISON DU FUTUR - RAHAR

LA MAISON DU FUTUR

 

 

« Bonjour Hank, bonjour Art.

— Euh… C’est qui, Hank ?

— Ah, ça ? C’est Paula… Programme d’Assistance à Unité Linguistique Augmentée.

— Et ousqu’elle est ?

— On l’a logée dans la bibliothèque, on l’a camouflée en bureau… Tu n’y toucheras pas, tu as un cabinet personnel, avec un bureau en acajou.

— Je serais tout de même curieux de la voir.

— Très bien Art, allons lui présenter nos hommages. »

Paula était imposante : un grand bureau en chêne. Derrière, un épais réseau de câbles allait s’enfoncer dans une goulotte qui montait jusqu’au plafond, pour se ramifier à travers tout le bâtiment.

« Le moteur de Paula est basé sur les derniers processeurs, et nous avons acquis plusieurs licences, outre nos propres brevets, pour son bon fonctionnement.

— Et elle peut tout faire ?

— Presque. Elle contrôle tous les accès, sait régler la température intérieure, se charge de l’épuration de l’air, prévient toute incendie ou autre incident, choisit la musique d’ambiance selon le profil de l’hôte, de même que les programmes télé… Elle sait préparer le petit-déjeuner, mais tu dois faire la popote pour le déjeuner et le dîner.

— C’est que je suis un piètre cuisinier.

— Pas grave, Paula possède une bibliothèque de recettes éprouvées et peut te guider pas à pas. Les provisions du frigo et du congélateur suffisent pour un bon mois de séjour… Alors, qu’en penses-tu, Art ?

— Ben… Je pense que tout est parfait. La maison me plaît… et Paula me plaît.

— Trèèès bien, alors allons dans « ton » bureau pour signer les papiers. »

Art Naquet avait donc accepté la mission de testeur. Il devait passer un mois dans cette maison à la domotique expérimentale très sophistiquée. Il pouvait sortir uniquement dans le jardinet pour prendre un peu d’air et se chauffer au soleil… quoiqu’il disposât d’une cabine à UV.

Hank Hullé, le responsable du projet, lui avait bien spécifié qu’il ne devait recevoir aucune visite, mais qu’il disposait de l’Internet pour maintenir le contact avec ses amis. Toutes les pièces, sauf les toilettes évidemment, sont surveillées par des caméras de contrôle.

« J’en viens au point le plus important : tu dois tenir un journal.

— Comment ? Mais je n’ai jamais tenu de journal intime, je ne sais pas comment faire.

— Ce n’est pas compliqué, tu noteras tout ce qui se passe, le moindre incident, et tout ce que tu ressens, tes émotions, tes pensées… Rassure-toi, ce ne sera pas rendu public, c’est juste pour notre staff de psy… Et puis, si tu n’aimes pas écrire, tu disposes d’un dictaphone. »

 

La maison était un bâtiment ovoïde, construite un peu à l’écart de la ville. Elle avait été conçue par un architecte reconnu, et aménagée dans un style avant-gardiste. Une armée d’électriciens, appuyée par des informaticiens, avaient installé un réseau inusuel de câbles et de matériels sophistiqués. La propriété avait inclus une petite surface aménagée en jardin acceptable par un paysagiste motivé par le challenge inhabituel.

 

2 Mai. Paula m’a réveillé avec Brise marine. Je suppose qu’elle a tiré cette chanson du formulaire que j’ai rempli au siège. Une tablette automate a amené le petit-déjeuner près de mon lit ; des toasts, des tranches roulées de jambon, un œuf sur le plat, et un verre de jus de carotte.

Après ma douche, je suis allé me choisir un vêtement à l’armoire encastrée. Elle s’est ouverte automatiquement devant moi. J’allais prendre une chemise verte, quand Paula me recommande le tee-shirt beige et le bermuda fleuri. J’ai haussé les épaules, la température est fraiche et agréable. Mais quand je me suis regardé dans le grand miroir, j’ai apprécié ce que j’ai vu. Brave Paula. Toutefois, j’ai dû faire moi-même le lit. Ah, à quand le robot femme de chambre !

J’ai regardé le journal télévisé ; Paula a choisi la chaîne. Elle m’a dit de m’étendre sur le canapé pour permettre au petit robot aspirateur de nettoyer la pièce. J’ai exploré la bibliothèque. Elle est assez bien fournie et variée. J’ai pris un roman.

Paula sait d’une façon ou d’une autre ce que je lis ; la musique d’ambiance qu’elle a concoctée s’accorde bien avec ma lecture. Le temps a passé, sans que je m’en suis rendu compte. La voix mélodieuse de la machine m’a rappelé gentiment à l’ordre : il est temps de mettre le tablier de cuistot. Les directives de Paula ont été tellement claires, que j’ai déjeuné d’un repas digne d’un restaurant haut de gamme.

C’est affalé dans le canapé que je tchate avec mes amis, je n’ai qu’à énoncer une adresse pour que Paula m’affiche la page voulue sur le grand écran plat accroché au mur. C’est bien autre chose qu’un vulgaire moniteur d’ordinateur. Et les clips de Youtube sont d’une fluidité époustouflante.

 

12 Mai. La maison semble parfaite, mais je ne me sens pas très à l’aise. J’ai l’impression d’être épié. Je ne parle pas des caméras ; je sais que les enregistrements ne sont visualisés que la nuit. En cas d’incident majeur, Paula peut transmettre un message d’alerte au siège. Non, je parle d’une sensation inconfortable, comme si quelqu’un m’épie par les fenêtres. Et pourtant, les vitres sont spécialement teintées de façon unidirectionnelle : de l’extérieur, on ne distingue rien de ce qui se passe à l’intérieur.

Cette sensation d’intrusion intime est particulièrement aiguë dans la salle d’eau. Je ne suis pas spécialement impressionnable, mais ça commence à m’énerver. Je me suis rappelé les instructions de Hank, et je me suis résolu à noter mon ressenti.

Je ne pense pas que ce soit dû à la solitude, je peux contacter mes amis, quoique par écran interposé. Je m’estime psychologiquement équilibré, pour ne pas succomber à des pensées morbides ou hallucinatoires.

 

15 Mai. Je me réveille en sursaut. Le petit robot aspirateur s’entête à buter contre un pied de mon lit. Je regarde le réveil : deux heures.

« Dis Paula, tu ne pourrais pas nettoyer la chambre après que je sois parti ?

— Je suis désolée Art, je n’ai pas activé ni programmé l’aspirateur. Il y a peut-être un bug dans ma programmation, mais je ne le décèle pas.

— D’accord. Quoi qu’il en soit, dorénavant, interdis l’accès de ma chambre au robot. D’ailleurs, elle ne nécessite aucun nettoyage.

— C’est étrange, je ne peux pas contrôler l’aspirateur. Tu dois le désactiver toi-même. »

En essayant de saisir l’appareil qui s’entête à buter contre le pied de lit, je reçois une décharge électrique fort désagréable. Énervé, je me chausse et renverse le bidule d’un coup de pied en pestant. Heureusement que Paula a un autre robot en réserve. Je rejoins en maugréant le lit. Il me reste encore quelques heures de sommeil, et le doux ronronnement de l’aspirateur renversé, ne m’empêchera pas de dormir.

Au matin, j’ai la désagréable surprise de constater l’absence du robot. Je me rappelle bien qu’il était juste au pied de mon lit, immobilisé comme une tortue renversée. Je n’entends même pas son ronronnement. Je me penche et regarde sous le lit. Il n’y est pas, mais je l’aperçois, tapis au coin du mur opposé, ramassé comme un bulldog sur le point de bondir. Bon, je me fais des idées, mais convenez que c’est tout de même fort du café !

« Paula, c’est toi qui a mis l’aspirateur au coin ?

— Non Art, je n’ai pas réussi à le contacter jusqu’à maintenant, et j’essaie toujours.

— Et comment a-t-il pu se redresser ?

— Il y a une tige spéciale pour un cas improbable de renversement. Toutefois, elle n’a jamais été activée, compte tenu de la configuration sans dénivellement de cette maison.

— En clair, tu ne comprends pas… Je n’ose pas l’approcher pour l’éteindre, des fois qu’il m’électrocute encore… Bon, je vais prendre la chambre d’ami et enfermer ce satané robot dans cette pièce, à l’équipe de maintenance de s’occuper de lui. »

 

17 Mai. J’ai encore été réveillé à deux heures, un robinet de la cuisine fuit, et les gouttes qui martèlent l’évier métallique font un vacarme insupportable, dans le silence de la nuit.

« Eh Paula, tu ne pouvais pas fermer ce robinet ? Je sais que tu peux régler son débit, quand je suis tes recettes de cuisine.

— Je suis navrée Art, la commande ne répond pas pour ce robinet. Il y a sûrement un bug dans la programmation.

— Ah ouais ?... Satanés informaticiens. »

Je me résous à placer une éponge sous ce fichu robinet pour amortir les gouttes, et je rejoins mon lit de mauvais poil.

Sous la douche, je me retourne brusquement. J’ai eu la nette impression qu’on me regardait. Personne, bien sûr. L’incident du robinet m’a certainement mis les nerfs en boule. Toutefois, je me sens oppressé, très mal à l’aise.

Soudain, alors que je m’essuyais hors de la douche, la télé se met à brailler.

« Paulaaaa !

— Ce n’est pas moi Art, je savais que tu n’étais pas devant l’écran et je ne l’ai pas allumé.

— Alors, c’est quoi ça ? Ne me dis pas que la télé déconne aussi.

— Il y a probablement un bug dans la programmation.

— Ouais, les informaticiens ont bon dos.

— Je t’assure que je ne comprends pas, Art. »

Avant le déjeuner, je regarde un bon film policier. Je ne note pas d’autre incident. Mais après, quand j’ai voulu sortir avec un verre de digestif, la porte du jardinet a refusé de s’ouvrir.

« Paulaaaa !

— Oui Art ?

— Ouvre cette putain de porte.

— Mais elle est déverrouillée, Art.

— Des clous ! Elle veut pas s’ouvrir !

— Mais je t’assure Art, le feed back m’indique que le pêne est rentré. »

J’examine la serrure. Effectivement, la porte n’est pas verrouillée… Mais elle refuse de s’ouvrir. C’est une porte métallique vitrée plutôt solide, je suppose à l’épreuve de toute effraction ou vandalisme.

Il est inconcevable qu’une maison de ce standing, spécialement créée par un architecte renommée, soit dotée de portes mal ajustées qui coincent. Mais le métal ne gonfle pas, normalement, comme le ferait du bois imbibé d’humidité. Et puis hier, elle s’était ouverte docilement. Alors ?

Je vais à l’entrée principale. Impossible à ouvrir également… et Paula n’y est pour rien. Il en est de même pour la porte de la cuisine qui débouche sur un côté du jardinet. Je suis prisonnier de cette maison.

« Paula, avertis le siège que je ne peux pas sortir.

— Désolée Art, la fréquence est brouillée.

— Mais putain ! Le wifi marche, je reçois Internet.

— Oui, mais la communication avec le siège passe par un appareil sécurisé.

— Et si on le contactait par SMS ou par MMS ?

— Je regrette Art, je n’ai pas son numéro, ni son adresse mail.

— Alors, qu’est-ce que je fais ?

— Terminer le mois. Rien ne te manque ici. L’air est pur, et tu as la cabine à UV. Ne t’en fais pas, Hank viendra à la fin du test. »

Un petit bruit me fait me retourner. La porte de mon ancienne chambre s’est ouverte, et je vois avec horreur le robot aspirateur en sortir. Je m’apprête à lui shooter furieusement dedans.

« Arrête Art ! Cet appareil vaut une fortune, et son remboursement te coûterait une bonne partie de ta rémunération.

— Alors, arrange-toi pour le contrôler, Paula.

— J’essaie toujours, mais je n’y arrive pas encore… Laisse-le, il semble suivre sa programmation normale. Évite seulement son contact. »

Objectivement, Paula a raison. Je peux me priver de la petite fantaisie de la sortie quotidienne. Mais l’idée de l’impossibilité de sortir obnubile mon inconscient et modifie mon humeur, la tranquillité de mon esprit.

Je me rends compte que l’état d’esprit est très différent, quand on s’enferme, mais qu’on sait qu’on peut sortir à tout moment, et quand on constate qu’on est prisonnier, en dépit de tout le confort rêvé, dans une prison dorée en somme.

Je pourrais demander à mes amis de contacter le siège, mais je crains qu’ils me traitent de cachotier méprisable, je leur ai caché le montant réel (fort appréciable) de ma rémunération. Et je n’aimerais pas être tapé, j’ai fichtrement besoin de la totalité de ce fric.

 

20 Mai. Je crois que j’ai des hallucinations. Au matin, la porte de ma chambre (j’ai repris l’ancienne) est ouverte, alors que je me rappelle l’avoir fermée, avant de rejoindre le lit. J’avais demandé à Paula de me servir le petit-déjeuner dans la salle à manger. Elle n’est censée contrôler que les portes extérieures. Je ne peux voir les enregistrements des caméras, ils sont stockés au siège, alors je ne peux vérifier ma santé mentale.

Dans la cuisine, la batterie est en désordre sur la paillasse. Serais-je somnambule ? L’idée que je ne puisse sortir aurait-elle chamboulé mon psychisme ? Paula n’a aucun moyen d’action sur les ustensiles, elle ne pourrait pas toucher à la moindre fourchette.

« Paula, est-ce que je me suis levé cette nuit ?

— Non Art, mes détecteurs n’ont décelé aucun mouvement de ta part.

— Aha ! De ma part, dis-tu, mais as-tu constaté d’autres mouvements ?

— À 02h00, un éclair lumineux dans la cuisine a saturé mes caméras pendant quelques secondes.

— Et c’était quoi, cet éclair ?

— Je ne sais pas, Art. »

Je ne sais que penser. C’était peut-être une foudre en boule. Mais on est encore loin de la période des pluies et des orages.

La télé déraille complètement : elle zappe d’une chaîne à une autre, et Paula m’avoue son impuissance. Il y a peut-être un bug qui se déclenche à retardement. Encore ! Comme c’est plausible !

Dégoûté, je vais à la bibliothèque. Les livres sont chamboulés : les genres sont tellement mélangés qu’une bibliothécaire s’arracherait les cheveux. Je trouve de la poésie et des livres techniques au rayon des romans, des illustrés pour adultes dans la partie jardinage... La maison n’est dotée que de robots aspirateurs, et de robots chefs… immobiles, dans la cuisine.

Alors, qui a bouleversé la biblio ? Paula assure que personne n’est entré : selon sa programmation, elle avait verrouillé toutes les portes d’accès, dès 20h00, et n’avait dégagé les pênes qu’à 07h00. Et je ne suis pas somnambule (déjà ça de gagné).

 

21 Mai. J’ai fait un cauchemar horrible ; j’ai été poursuivi par quelqu’un que je n’ai pu distinguer. Je ne me rappelle pas la fin, mais je me suis réveillé en sueur, le souffle court. Et je me rends compte que le robinet ensorcelé est encore en train de fuir goutte à goutte, provoquant un tambourinement obsédant et perturbant, parfaitement distinct dans le silence nocturne. Pourtant, j’ai pris pour habitude de placer une éponge sous elle, justement au cas où.

Surpris et offusqué, je constate que l’éponge est décalée de plusieurs centimètres. Et pourtant, elle ne pouvait riper sur cet évier presque plan et loin d’être glissant. Pour la forme, je demande :

« Paula, quelqu’un a-t-il déplacé l’éponge de l’évier ?

— Non Art, il y a peut-être eu un reste de liquide vaisselle et elle a glissé.

— Impossible ! Et quand bien même, elle n’a pas glissé vers la bonde, mais de côté.

— Alors, je ne sais pas Art, mes détecteurs n’ont constaté que son mouvement à 02h00. »

À midi, j’ai dégueulé : le macaroni aux trois fromages a une saveur atroce de sucré salé piquant. Et pourtant, j’avais bien utilisé le bocal marqué « sel fin » et le flacon de ketchup. En fait, le bocal contenait miraculeusement de l’aspartame, et le ketchup était mélangé avec du piment rouge.

Paula a argué que quelqu’un avait accidentellement mis une couche d’aspartam dans le bocal de sel, et un accident de fabrication avait introduit du piment dans le flacon de ketchup. Accidentellement, mon œil ! Ça m’a coupé l’appétit, et vomir m’a affaibli. Je me suis affalé sur le canapé, indifférent au programme que m’a choisi Paula. Elle a alors diffusé une musique entraînante, mais elle n’a pas réussi à me sortir de ma léthargie.

Le soir, j’ai fini par me lever pour me préparer un dîner improvisé : du pain et des sardines. J’ai étalé une bonne couche de beurre sur mon pain, puis ai pris une boîte de sardine du compartiment des conserves. J’ai bondi au plafond : il y avait un souriceau au milieu des poissons !

« Qu’y a-t-il Art ?

— Tu ne vois pas qu’il y a une souris dans mes sardines ?

— Attends que j’affine mes détecteurs… Effectivement, un poisson n’a pas une queue filiforme, je déduis que tu dis vrai, c’est probablement une souris. C’est incongru.

— Bon, eh bien, je vais bouffer mon pain simplement beurré.

— Mais tu peux ouvrir une autre boîte, Art. Les probabilités sont très faibles de trouver une autre souris.

— Non merci.

— Il faut un régime diététique équilibré, Art.

— M’en fous, ça ne va pas me tuer.

— Ne jette pas la boîte, ce sera une preuve pour nos réclamations.

— Comme tu veux Paula, je m’en balance. »

Je ne sais plus où dormir. J’ai l’intuition que quelque chose s’amuse à ouvrir ma chambre et se complaît à me mater dormir. Bon, je vais pioncer sur le canapé et demande à Paula de m’avertir si elle détecte quelque mouvement, autre que les miens. Je récolte des éponges dans le placard, et en recouvre le fond de l’évier.

 

22 Mai. Je sors péniblement de mon sommeil. J’entends comme des chuchotements, puis des rires d’enfants au loin. Non, je ne rêve pas. Ça y est, j’ai des hallucinations auditives. Le fait d’avoir dégueulé m’a peut-être épuisé plus que je le pensais. Pourtant, je n’ai pas de fièvre, l’acidité de mon estomac a été calmée par le pain beurré. Puis j’entends le tambourinement sourd du robinet qui goutte, et je sens qu’on me touche l’épaule. Je sursaute.

« Paula, allume ! »

Rien. Personne. Ai-je eu la berlue ? J’ai bien senti un contact. J’ai bien entendu des rires. Mais suis-je mentalement équilibré ? Puis-je me fier à mes sens ? Je vais à la cuisine. Je vois éparpillées par terre les éponges. Comment est-ce possible ?

« Paula, es-tu sûre qu’il n’y a eu aucun mouvement ?

— Il y a eu un flash comme l’autre fois, Art. Mais je n’ai détecté aucun autre mouvement.

— Tu vois ces éponges par terre ?

— Oui, Art.

— Comment expliques-tu ça ?

— Je ne peux pas l’expliquer, Art.

— Fichue machine !

— Rendors-toi Art, il n’est que 02h05. »

J’ai fini par remplir de linge sale, l’évier, puis j’ai rejoint le canapé en ronchonnant. Je ne me rappelle pas avoir rêvé, mais je me suis réveillé baignant de sueur, au matin.

Je constate, effaré, que mon tee-shirt est déchiré en plusieurs endroits. Même si je m’étais retourné comme un forcené dans mon sommeil, je n’aurais pas pu faire ça, et le tissu me parait solide. Dégoûté, j’envoie le vêtement à la poubelle. Je dégage l’évier et mets le linge dans la machine à laver ; Paula s’en occupe admirablement, mais le repassage m’incombe.

En entrant dans la salle à manger, une odeur bizarre m’assaille. Mon œuf sur le plat contient un embryon ; mon cœur se soulève. Le jambon a une couleur peu engageante. Le jus de grenadelle a l’air d’un verre d’urine de diabétique.

« Dis Paula, tu veux que je bouffe… « ça » ?

— Qu’est-ce qu’il y a, Art ? Ton petit-déjeuner est identique à celui d’hier et d’avant-hier.

— Mais tu ne vois pas que tes produits sont avariés ?

— Non Art, mes détecteurs se sont assurés de la parfaite intégrité des ingrédients.

— Alors, tes détecteurs sont défectueux. Je ne vais pas avaler ces cochonneries.

— Sois raisonnable Art, il te reste encore neuf jours, tu seras malade, si tu ne te nourris pas convenablement. Je t’assure que ce repas est sain. »

Encore une fois, je me contente de pain et de beurre, même si celle-ci me paraît rance. Je pousse le tout avec de l’eau du robinet, quoiqu’elle ait bizarrement un goût de rouille.

Brusquement, la lumière s’éteint, et j’entends le grondement sourd du groupe électrogène qui veut prendre le relai, mais la lumière ne revient pas. En ce moment, ce n’est pas bien grave, puisque le soleil entre à flots, mais ce serait problématique pour faire la popote, et quand il fera nuit. Aucun réchaud à gaz n’a été prévu. Et les portes ne veulent toujours pas s’ouvrir.

« Paula, qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne sais pas, Art. Je n’ai pas reçu d’avertissement de coupure. L’électricité du groupe électrogène n’arrive pas jusqu’au réseau de la maison. Dans 48h, ma batterie sera épuisée et je me mettrai en veille profonde.

— Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

— Tu dois vérifier l’interface groupe-maison et réparer ce qui doit l’être. La trappe d’accès au groupe se trouve dans la cuisine, à gauche du congélateur.

— Mais je ne suis pas électricien !

— Fais de ton mieux. »

*

Au siège, Hank Hullé ne s’était inquiété que le 24 Mai. Les rapports de Paula étaient devenus intermittents, à cause d’une liaison sans fil devenu capricieuse. Étonnamment, les enregistrements vidéo n’avaient eu aucun incident… jusqu’au 23 après-midi. Depuis ce moment, toute liaison avait été coupée. Hank savait que tout était électrique, dans la maison du futur, une cause probable de la coupure des liaisons était une défaillance de l’alimentation électrique ; l’autonomie des batteries de Paula était de 48h. L’option de l’énergie solaire n’avait pas encore été implantée pour le présent test. L’ingénieur rassembla alors une équipe de maintenance, et alla aux nouvelles. Les deux points critiques étaient le congélateur, et l’alimentation de Paula.

La maison n’avait aucune lumière d’allumée, même dans la bibliothèque qui ne recevait que peu de lumière du soleil. On entendait pourtant de loin le bourdonnement du groupe électrogène. À ce moment de la journée, les portes ne devaient pas être verrouillées, et Hank n’avait pas besoin d’entrer son code d’accès.

« Bonjour, Hank.

— Salut Paula. Qu’est-ce qui se passe ?

— Il n’y a plus d’électricité, et celle du groupe n’arrive pas jusqu’au réseau.

— Où est Art ?

— Il est probablement allé à l’interface groupe-maison.

— Pourquoi ne nous as-tu pas prévenus ?

— Le message ne peut pas passer, puisque l’antenne n’est pas alimentée. Les perturbations ont commencé le 22 Mai.

— Très bien. Éric, tu viens avec moi, nous allons descendre à l’interface. Vous autres, vérifiez les circuits généraux. »

Ils trouvèrent Art Naquet emberlificoté dans des nappes de câbles d’alimentation et s’était étranglé dedans. Théoriquement, ces nappes étaient disposées de façon à ne pas entraver la circulation des techniciens. On avait l’impression que le bougre l’avait fait exprès, tellement la situation était invraisemblable. Hank avait constaté que les prises avaient été déconnectées. Elles ne pouvaient l’être accidentellement, compte tenu de leur technologie ; il fallait le faire manuellement.

Mais qui donc l’avait fait ? Paula était formelle, personne n’avait eu accès à la trappe, avant Art et la présente équipe de maintenance. Ce n’était pas le testeur, puisqu’il était justement venu pour essayer de réparer. Un quelconque animal n’aurait pas l’intelligence pour le faire.

Une fois l’électricité revenue et les autorités prévenues de l’« accident » d’Art Naquet, Hank revint au siège pour consulter les enregistrements vidéo. Lui et son équipe de techniciens virent, intrigués, les dernières séquences, montrant des orbes lumineuses, les efforts quotidiens du testeur pour ouvrir en vain les portes de sortie, alors que pour Hank et son équipe, elles s’ouvraient sans le moindre grincement. Les informaticiens avaient revu leurs codes sans trouver le moindre bug.

Hank avait l’esprit plutôt ouvert. Il ne pouvait nier le caractère hors norme des phénomènes enregistrés. Il eut alors l’idée d’enquêter sur l’histoire du terrain sur lequel avait été bâtie la maison du futur. Il trouva finalement, après des recherches approfondies, que plusieurs enfants morts de la polio avaient été enterrés là, au siècle dernier. Puis un tremblement de terre avait englouti les stèles et les pierres tombales. Il était à craindre que d’autres phénomènes pénibles se manifestent encore, rendant cette maison du futur inhabitable.

RAHAЯ

LA MAISON DU FUTUR - RAHAR
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