Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

PRISE RAPIDE - 2/2 - RAHAR - polar noir

Alors que les semaines passent, Rosa, quoique régénérée en quelque sorte par son nouveau statut et se sentant comme sur un nuage rose, finit toutefois par remarquer que son mari n’est plus aussi attentionné qu’avant, et qu’il sentait souvent l’alcool. Elle-même ne crache pas sur les boissons fortes, mais ça a été une révélation pour elle que Jacques se mette à picoler. Elle met d’abord ce fait sur le compte de l’inaccessibilité de ses biens.

 

Il est curieux de constater que le statut d’une personne influe sur sa position sociale. Depuis que Rosa s’est remariée, elle a acquis un rang qu’on peut considérer comme plus élevé, dans le cercle élitiste de ses connaissances et amies. Pour affirmer sa position, elle décide d’aider son mari à récupérer son dû, elle ferait jouer les connaissances et les relations que la situation de feu son premier mari lui a gratifiées. Elle est persuadée qu’il y a parmi elles, des financiers et des économistes, au moins une personne qui peut accélérer le déblocage des dividendes de Jacques.

 

Quelle n’a été sa surprise, quand on lui a appris que Jacques n’a jamais investi en bourse. Tenaillée par un insidieux soupçon, elle embauche un détective pour enquêter sur son mari. Rétrospectivement, elle aurait dû se méfier de la cour effrénée que Jacques a déployée, et de son empressement à se marier, ce qui aurait dû susciter sa suspicion, elle qui a la réputation d’avoir la tête sur les épaules. Toutefois, elle doit convenir que le bougre sait y faire pour faire tourner la tête de la plus sensée des femmes en manque d’affection.

 

Rosa obtient ainsi un épais dossier qui lui fait dresser les cheveux sur la tête. Son méprisable mari n’est rien de plus qu’un sombre gigolo et joueur compulsif. Il a été marié plus d’une dizaine de fois à des femmes âgées qui n’ont pas fait long feu. D’ailleurs, la disparition de toutes ces dames, de mort apparemment naturelle ou accidentelle, est plus que louche. Mais malgré de fortes présomptions, on n’a jamais pu prouver que Jacques Zeripeur était une Barbe Bleue. Certains ont tout de même avancé, à sa décharge en quelque sorte, que c’était le train de vie trop trépidant pour leur âge, qui avait entraîné certaines de ces malheureuses prématurément dans la tombe.

 

Confronté à un dossier monté consciencieusement dans les règles de l’art par un détective chevronné, notre bonhomme a dû reconnaître sa nature de gigolo. Néanmoins, il nie catégoriquement toute responsabilité dans la mort apparemment prématurée de ces pauvres femmes, c’étaient de fâcheuses coïncidences, c’est tout.

 

Et puis, il a vraiment eu le coup de foudre, avec Rosa. C’est vrai, il ne s’y était pas attendu, mais le charme de la veuve l’a conquis. Évidemment, il était habitué à un certain luxe, mais il promet de faire des efforts pour vivre raisonnablement. Rosa doit le croire, il a changé et ne cherche plus qu’à passer ses vieux jours dans la sérénité. En dépit de tout bon sens, Rosa hésite. Elle est encore sous le charme indéniable de son mari, il l’a toujours respectée, le détective n’a mentionné aucune trace d’infidélité.

 

En vérité, l’idée de se ranger des voitures a traversé l’esprit de Jacques, d’autant plus qu’il avance en âge. Mais l’attrait de l’argent et du luxe qu’il permet, est trop puissant. Il doit précipiter les évènements. Il propose alors à Rosa une sorte de retraite de réconciliation, il lui suggère la propriété Vovère pour une escapade en amoureux, loin de toute tentation des champs de course ou des rings. Il l’a même dissuadé de prévenir ses enfants, pour éviter qu’ils soient dérangés par des appels intempestifs sans réelle importance. La propriété, que le premier mari de Rosa avait acquise, est assez isolée, à une vingtaine de kilomètre de la plus proche agglomération, mais le confort y est irréprochable, et elle est bien approvisionnée ; on peut y passer un mois sans se soucier de faire le marché. Il n’y a que la cave qui fait tache : les Louablanche n’ont pas eu le temps de l’aménager, et les briques et le ciment destinés à diviser la cave, sont entassés dans un coin, à l’opposé des bouteilles de vin.

 

La vaste propriété est bâtie sur un socle rocheux, et le sol de la cave n’a eu besoin que d’être aplani et poli. En fait, la cave, surmontée du plancher de béton du rez-de-chaussée, est une cavité dans la roche. Jacques a déjà arrêté son plan, la tournure des évènements l’a décidé.

 

Rosa a finalement accepté, après avoir tergiversé longuement. Elle a finalement succombée au charme irrésistible de l’individu. Elle désire ardemment que son mariage soit un succès dont elle n’aurait pas à rougir, auprès de ses amis. Elle va s’arranger pour que le bougre file droit, et qu’il devienne un autre homme, quand ils rejoindront la civilisation.

 

Parmi les disciplines que Jacques a dû potasser, figure la cuisine. Il a déjà eu recours à l’empoisonnement, et sachant bien cuisiner l’a vraiment aidé. Se rappelant que la voie du cœur passe souvent par l’estomac, il travaille à séduire sa femme en lui mitonnant des plats dignes des restaurants hautement étoilés, la salle des provisions étant admirablement fournie. Toutefois, notre homme n’a pas opté pour le poison. D’abord, il ne dispose pas encore d’un labo ou d’une officine pour élaborer quelque substance toxique rapidement dégradable, et puis il semblerait qu’une pointe de sentimentalisme l’ait infecté : voir Rosa se tordre de douleur lui répugnerait, il le sent.

 

Comme la combinaison de l’héritage tombait à l’eau, Jacques va passer tout le temps nécessaire pour imiter à la perfection la signature de Rosa et s’adresser le plus de chèques possible. D’abord, il va enivrer sa femme, la cave renferme d’excellents crus, or Rosa est amatrice de bon vin. Pour endormir sa méfiance, lui aussi doit boire, mais pensant qu’il tient bien mieux l’alcool, il serait assez lucide pour aller au bout de l’opération.

 

Rosa a fini par succomber, mais elle a impressionné Jacques, lui est franchement à l’extrême limite de l’ébriété. Il lui tire son chapeau, elle tient l’alcool mieux que bien de types qu’il a connus. Mais comme elle est plutôt intelligente, il craint qu’elle puisse découvrir bien plus qu’il voudrait, et qui pourrait le mettre dans une situation pour le moins inconfortable. Il se fait peut-être vieux, car son insensibilité légendaire semble se fissurer, il fait montre de scrupules envers sa femme.

 

Plongée dans les vapes, Rosa ne ressent rien, ignore que son mari l’étouffe en la maintenant, pinçant son nez et bouchant sa bouche. Son cerveau déjà embrumé par l’alcool, ne peut pas réfléchir pour contrer le manque d’oxygène. Finalement, la pauvre femme s’éteint sans s’en rendre compte ; en fin de compte, c’est peut-être une preuve d’amour inconscient de Jacques.

 

Celui-ci a déjà réfléchi à comment faire disparaître le cadavre de Rosa. Il a remarqué que la cave est plus longue que large, et qu’elle se prolonge au-delà de la maison. De son vivant, Louablanche avait projeté de créer une pièce en murant ce prolongement. Les briques sont d’excellente qualité, le ciment est spécial, mais Jacques ignore ce point ; c’est un ciment à prise rapide destiné à des ouvrages de maçonnerie à haute résistance.

 

Le triste individu traîne en titubant et en soufflant, le corps inerte de Rosa à travers la cave, jusqu’au prolongement. Il va l’y emmurer, et personne ne la retrouvera de sitôt. Il la dispose doucement, presque respectueusement, tout au fond, puis s’assied par terre pour souffler. Comme le réseau électrique de la cave n’est pas encore fonctionnel, Jacques a dû avoir recours à une lampe torche, mais celle-ci ne constitue pas l’éclairage idéal, le faisceau quoique large, est insuffisant pour tout faire ressortir.

 

Pour faciliter son travail, il transporte d’abord toutes les briques dans le renfoncement, puis il se met à l’ouvrage. Jacques est fatigué et il n’a pas les yeux vraiment en face des trous, mais il a bandé sa volonté pour en finir le plus rapidement possible. Pour la première fois, il a une sorte de pudeur… ou bien sa conscience l’indispose. Il veut fuir la présence accusatrice de Rosa. Cela lui donne des ailes et il ignore sa fatigue. Il scelle la dernière brique en soupirant de soulagement. Il est en sueur, la tête lui tourne, il s’écroule et ronfle : il s’est endormi d’épuisement.

 

À son réveil, il se plaint d’une gueule de bois carabinée. Il rassemble ses esprits et cherche à se remémorer la situation. La vue de la lampe torche épuisée qui éclaire faiblement, lui fait rappeler qu’il se trouve dans la cave. Très bien, il doit maintenant remonter, prendre une bonne douche et se changer. Il va toucher les chèques falsifiés et puis disparaître. Si jamais on le retrouvait et qu’on l’accusait, il s’en sortirait, puisque le corps du prétendu délit serait introuvable.

 

Il avance dans la direction qu’il pense être la sortie, la lampe épuisée ne l’aide pas des masses. Il bute contre le mur de briques. Il se dit que son sens de l’orientation ne semble pas très fiable. Il rebrousse chemin et se dirige dans le sens opposé. Il a failli trébucher contre le corps de Rosa… Quoi ?! Le corps de Rosa ? Mais son cadavre devrait être de l’autre côté du mur ! Mais qu’il est con ! Il s’est emmuré avec Rosa. Pourquoi n’a-t-il pas attendu d’avoir dessaoulé avant de construire ce satané mur ? Il a beau frapper, griffer, se jeter contre ce foutu mur vingt-deux, il n’a réussi qu’à se faire mal, le mur a la solidité du roc. Personne ne viendra ici avant des années… et encore.

 

Fin

 

RAHAЯ

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

Partager cet article

Repost 0