Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

PRISE RAPIDE - 1/2 - RAHAR - polar noir

À soixante ans, Jacques Zeripeur a l’aspect d’un homme respectable, avec un léger bedon. Son costume gris trois pièces de bonne coupe souligne bien cet air de respectabilité. Ses cheveux poivre et sel commencent à s’éclaircir, mais sa petite moustache bien taillée lui donne une certaine touche de jeunesse qui a son charme. À première vue, il apparaît comme un retraité qui profite bien de la vie. L’absence d’alliance, ou même de décoloration à son annulaire, suggère que c’est un vieux garçon, ou bien un divorcé, ou encore un vieux veuf.

 

On supposerait en le voyant, que c’est un rentier aisé, étant descendu dans cet hôtel distingué. En réalité, Jacques est en train gratter les fonds de ses réserves ; il n’a que quelques jours pour se renflouer rapidement. Mais notre homme n’est nullement inquiet, il a plusieurs années d’expérience derrière lui.

 

Jacques Zeripeur est un vil escroc, doublé d’un assassin. Il repère une riche dame seule, célibataire ou veuve, et fait tout pour la séduire. Cela ne lui est pas difficile, bien qu’il n’ait pas à proprement parler une gueule extraordinaire, il est distingué et a indéniablement du charme, en plus d’avoir du bagout comme un commercial chevronné. Il faut dire qu’il n’a jamais pris dans ses rets de jolies et/ou intelligentes femmes, mais quand il avait débuté comme gigolo, il s’était résigné à faire l’impasse sur la beauté, et même s’il est bien plus facile qu’on le pense d’abuser une femme dite intelligente, il s’en méfie, seul l’intéresse l’argent. On pourrait croire que Jacques est peut-être aussi psychopathe, car il n’a jamais fait montre d’émotion ou de sentiment sincère, mais il sait très bien feindre, comme un comédien professionnel… Ou peut-être qu’il n’a pas encore rencontré l’amitié ou l’amour véritable.

 

Le bonhomme est instruit, mais pas assez pour postuler pour un emploi au-dessus d’un petit employé. Après une bonne dizaine d’années de frustration et de routine administrative, il avait pensé qu’il aurait une vie plus gratifiante, en épousant la profession de gigolo, et ensuite, en se lançant dans l’escroquerie à l’héritage, recourant inéluctablement au meurtre. Il ne s’en était pas rendu compte, mais échafauder de telles opérations, et ensuite passer à l’action, peut exiger autant d’énergie, sinon souvent plus, qu’une activité bureaucratique, ou mieux contractuelle où règne l’esprit d’émulation. N’importe, il a choisi cette vie.

 

En vérité, le métier que Jacques a embrassé, est loin d’être de tout repos : il devait faire un travail de recherche, d’anticipation à long terme en épluchant les rubriques nécrologiques, de repérage et d’approche ; la séduction n’est pas un problème, la captation d’héritage n’est pas trop difficile, l’incitation à la souscription à une assurance-vie – un plus parfois appréciable – est plus ou moins aisée, le plus difficile, et qui nécessite un intense travail intellectuel, est probablement la façon de supprimer la reine, quand tout le miel est tari. Il va sans dire que les alibis doivent être sans faille, les « accidents » seront aussi naturels que possible, et même si Jacques n’a pas été un cancre, il a dû constamment se documenter, le plus souvent à fond, dans bien de domaines, pour parfaire ses assassinats.

 

L’opération-type de notre gredin se résume ainsi : repérage de la victime au cours d’une fête, d’un bal, d’une vente de charité ; faire des recherches approfondies sur sa vie et sa fortune ; l’approcher, entamer la conversation et se présenter comme un veuf aisé qui a immobilisé son capital en bourse ; utiliser toutes les techniques de séduction pour aboutir au mariage le plus vite possible ; moins il y a d’enfants, mieux c’est, l’idéal étant aucun. La durée du mariage dépend bien sûr du montant de la fortune de la mariée ; la plus longue a été six ans de luxe princier. À sa décharge, Jacques met un point d’honneur à ne pas rendre malheureuse sa femme du moment. Un peu avant la dilapidation du gros de la fortune, le bonhomme échafaude le plan d’élimination de sa femme, le divorce étant hors de question ; d’après ses recherches et ses informations, il arrête la méthode : empoisonnement, noyade, accident d’auto… Jacques récupère enfin sa part d’héritage, et éventuellement la prime de l’assurance-vie. Enfin, prévoir la prochaine victime.

 

Rosa Louablanche a la soixantaine plus ou moins bien conservée, veuve d’un grand industriel ; son actif est plutôt intéressant, selon Jacques. Les deux enfants ont réussi et ne seront pas obnubilés par un quelconque héritage. En ce moment, Rosa fait du tourisme, mais elle ne fait pas de dépenses folles. L’hôtel Baurgne est assez distingué pour son rang, mais assez abordable pour lui permettre des fantaisies imprévues. On sent la femme sensée et rationnelle qui se soucie raisonnablement de ses vieux jours.

 

Jacques a encore suffisamment de blé, provenant de sa dernière opération, pour éblouir et gâter sa victime de petites attentions. C’est évidemment une sorte d’investissement, et l’escroc espère bien récolter au centuple ce qu’il a dépensé. D’après ses calculs, il pourrait bien tenir deux ans, avant de songer à la prochaine étape. Il a mis du cœur à l’ouvrage, d’autant plus que Rosa n’est pas vilaine à regarder. Ce qui est agréable avec les femmes âgées, c’est qu’il est tellement facile de les flatter, de les persuader que malgré leur âge, elles peuvent toujours séduire. Dans le cas de Rosa, la veuve s’était résignée, non à vivre dans la solitude évidemment, mais à poursuivre sa vie sans compagnon, elle ne pensait pas que quelqu’un d’autre pût remplacer feu son mari.

 

Jacques a donc su jouer avec l’inconscient de sa victime, en répondant à un besoin enfoui qui ne demandait qu’à être révélé. Pour lui montrer à quel point elle l’a impressionné, il la persuade qu’il a « modifié » son propre itinéraire, pour l’accorder avec la tournée touristique de la « séduisante » femme. Rosa est évidemment sensible à cette sorte de sacrifice qui prouve, sinon suggère, l’intérêt sincère de ce si charmant Jacques pour une veuve à la limite quelconque. Elle n’a jamais eu besoin de travailler, et seules les mondanités l’ont intéressé. Elle se perd donc un peu dans les explications de son séducteur, sur la bourse et les finances.

 

Après l’avoir bien marinée pendant tout un mois avec des sorties romantiques à souhait, notre bonhomme considère que Rosa est cuite à point. Il pense qu’elle ne serait pas effarouchée par une demande en mariage apparemment précipitée. Son pécule commence aussi à s’amenuiser sérieusement. Et il a vu juste : en fait, elle ne demandait que ça. La cérémonie s’est faite tout simplement, et Rosa trop heureuse, ne s’en formalisa pas. Ses enfants, trop occupés par leur entreprise respectif, ont juste envoyé leurs félicitations.

 

La très longue lune de miel suggère que les mariés sont comblés et vivent dans la félicité. Mais ils doivent maintenant faire face aux tracas de la vie ordinaire de tous les jours. Alors que Jacques avait projeté de mener la grande vie comme un bon épicurien, Rosa, dont le bon sens est revenu avec la fin de la lune de miel, a mis le holà sur les extravagances. Et puisque le « capital » de Jacques est soi-disant immobilisé dans des opérations financières auxquelles Rosa ne comprend rien, et que la perception des dividendes est inexplicablement retardée par des procédures incompréhensibles, le bonhomme doit se soumettre au budget raisonnable de sa femme qui finance le ménage, pour le moment.

 

Quoique frustré et bouillant intérieurement, Jacques doit faire bonne figure, montrer contre mauvaise fortune, bon cœur. Oui, il comprend, oui, il loue le bon sens de sa femme si prévoyante. Finalement, il ne doit pas trop tirer sur la corde, au risque que Rosa perce sa nature de gigolo. Il se voit ainsi allouer un montant raisonnable pour ses paris, une limite à ses tournées des bars, un plein de carburant pour la semaine, et un abonnement pour son téléphone et ses magazines de sport. Ceci, bien entendu, jusqu’à ce que ses « fonds » soient débloqués, gains qu’il pourrait dépenser comme il l’entend.

 

Habitué à mener grand train, il décide de précipiter son plan. Toutefois, la prudence lui impose de respecter un délai incompressible de plusieurs mois, pour éviter tout soupçon. Mais pour compenser sa frustration, il y ajoute un bonus : une prime d’assurance. Pour la première fois, Jacques achoppe sur un obstacle de taille. Quel que soit le déploiement d’arguments qu’il s’efforce d’étaler, il n’a pas réussi à convaincre Rosa de souscrire à une assurance-vie. Celle-ci argue qu’ils ne sont plus jeunes, qu’ils ne font pas d’activité dangereuse, et que leur fortune est suffisante pour couvrir n’importe quoi. Jacques a failli s’emporter, au risque de dévoiler ses batteries.

 

Résigné, il essaie d’organiser tant bien que mal sa vie, en attendant l’échéance qu’il s’est fixée. Mais en réaménageant son budget, l’argent que Rosa lui accorde, il diminue la part destinée aux paris, au profit de ses tournées de bar. Il n’a jamais été un pilier de bar, mais sa frustration l’a conduit à la noyer dans l’alcool, allant ainsi à l’encontre de ses principes de rationalité et de prudence. Pourtant accessoirement, il s’est rendu compte qu’il tient plutôt assez bien l’alcool.

 

A suivre

 

RAHAЯ

Illustration :
coeur noir avec des ailes de vampire et des cornes, Ludmila Bakakina

https://fr.123rf.com/photo_44248537_coeur-noir-avec-des-ailes-de-vampire-et-corne.html

Suite et fin dans la soirée !
Note de Lenaïg

Partager cet article

Repost 0