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LES TRICHEURS - 5/7 - RAHAR

— Nous sommes sur Terre, dans une caverne au Kenya. Voyez là-bas le Kilimandjaro, et en bas à gauche le village de Mbulama.

— C’est vrai ? Alors nous sommes sauvés !

— On peut le dire, oui.

— Mais comment connais-tu le nom de ce village ? Tu es déjà venu ici ?

— Euh… J’ai un atlas dans ma banque de mémoire.

— Je sens la présence de plusieurs esprits. Des hommes s’approchent vers la droite. Oh merde ! Tu es sûr qu’on est sur Terre ? Je ne crois pas qu’il y ait des hommes bleus ciel sur notre planète.

— Ma banque de mémoire n’en mentionne pas. Qu’est-ce que c’est que çà ?

 

Cinq femmes et trois hommes au teint pervenche gravissaient la pente menant à la caverne. Vêtus de toge ocre et chaussés de sandales de cuir jaune incongru, ils étaient grands, avec des cheveux crépus d’un bleu profond. Ils s’arrêtèrent en dévisageant avec curiosité la jeune femme.

— Vous êtes malade ? Pouvons-nous vous aider ?

— C’est peut-être contagieux, avertissons le dispensaire.

Alpha partit de son rire grinçant qui fit sursauter tout le monde.

— Alpha, arrête ! Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. Non, braves gens, je ne suis pas malade, c’est mon teint naturel. Nous sommes des voyageurs et nous nous sommes perdus sur votre monde. On est où, ici ?

— Vous êtes au Kenio et voilà notre village Mbulamo.

— C’est vrai que vous venez d’ailleurs ? Par la porte sacrée ?

— Vous connaissez la porte hyperspatiale ? s’enquit Alpha.

— Oui, mais nous ne l’avons plus utilisé depuis que beaucoup de jeunes aventuriers sont partis sans jamais revenir.

— Et vos savants ne l’ont pas étudié ? intervint Aïcha.

— Ah non, nous avons gardé le secret. Nous ne tenons pas à être dérangés par des scientifiques qui entraîneraient des militaires et des profiteurs dans leur sillage. À propos, vous allez nous envahir ?

— Bon Dieu non ! Nous ne touchons pas aux planètes habitées.

— Est-ce que vous connaissez la géographie de votre planète ? demanda Alpha.

— Njumo, apporte ton portable. Lance ton logiciel d’atlas.

— Bon sang Alpha, mais c’est la configuration de la Terre !

— Et avez-vous par hasard un planisphère céleste ?

— Tenez, voilà nos constellations.

— Aucun doute professeur, elles sont identiques à celles de ma banque mémorielle.

— Que veut dire tout cela, Alpha ?

— Je crains que nous nous trouvions dans un univers parallèle.

— Comment est-ce possible ?

— Quand la porte de Perlan a explosé, nous étions encore dans l’hyperespace. Sa destruction a peut-être altéré une quelconque dimension et nous a projetés dans un autre univers.

— Ah c’est malin ! Et comment allons-nous retrouver notre chère vieille Terre ?

— Il va faire nuit. Acceptez notre hospitalité, demain est un autre jour, vous déciderez de ce que vous allez faire.

*

 

Le village était composé d’une vingtaine de grandes cases rondes au toit de paille. Chaque habitation était brillamment éclairée par des tubes, avait son frigo et sa cuisinière électrique. Époustouflée, Aîcha s’enquit de la source d’énergie du village. Celui-ci était alimenté par un générateur EEV, alors que sur Terre, seules les grosses boîtes en disposaient. Sa stupéfaction n’eut plus de borne en constatant la présence de robots identiques à Alpha, la fantaisie en moins. Tout à son émerveillement, elle n’avait pas remarqué qu’Alpha s’était éclipsé avec un de ces fameux robots.

 

Invitée par le chef du village, Aïcha eut un instant de désarroi devant le dîner pour le moins singulier : la salade écarlate pouvait encore passer, de même que le yoghourt vert menthe (elle incitera Danone à en lancer la mode), mais la viande d’un vert suspect entourée de haricots bleu ne lui disait vraiment rien. Néanmoins, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle finit par y goûter prudemment. C’était filandreux et avait un arrière-goût douceâtre des plus insolites. Elle préférait de loin les grasses chenilles frites des indiens d’Amazonie.

 

Sous le regard perplexe du robot sur lequel il avait jeté son dévolu, Alpha « goûtait » aux fruits aux différentes couleurs. Il prétextait qu’il voulait les « analyser » pour les comparer aux fruits de sa Terre. Il avait même « goûté » à la bière locale ; tant et si bien qu’après quelques bolées, il suscita l’émoi, voire la frayeur des villageois par son horrible rire grinçant. Aïcha n’était pas la moins étonnée : l’alcool pouvait-il avoir un quelconque effet sur un cerveau positronique ?

 

Le matin, le chef du village convoqua les deux aventuriers. Alpha avait apparemment cuvé sa bière et se tenait aussi droit que les autres robots présents.

— Chère professeur, vous conviendrez bien que vous ne pouvez rester sur Terro. Tôt ou tard, on vous découvrira avec votre peau différente de la nôtre, et vous vous doutez des conséquences que cela entraînerait, tant pour vous que pour nous. Vous devez donc partir ; notre sorcier que voici, pense trouver une solution à votre retour dans votre monde. Il va procéder à une cérémonie d’invocation des ancêtres pour qu’ils intercèdent pour vous auprès du grand Dieu du Temps.

— Foutaises ! Ce dont on a besoin, c’est d’un intégrateur dimensionnel…

— La ferme, Alpha ! Et où trouveras-tu cet inté…machin ?

— Ne sous-estimez pas le pouvoir de notre sorcier ; il peut faire des prodiges que les scientifiques sont incapables de réaliser.

 

Dans la caverne, devant la porte hyperspatiale, le sorcier traça sur le sol des lignes et des figures ésotériques à la craie, tout en marmonnant des formules inintelligibles. Les quelques villageois présents gardaient un silence sinon religieux, du moins respectueux. Un robot ne pouvait avoir un regard narquois, mais l’air compassé d’Alpha en disait long sur son scepticisme. Quant à Aïcha, elle se disait que si la cérémonie n’amenait aucun résultat, elle ne faisait pas de mal non plus.

 

Le sorcier finit par jeter quelques pincées de « poudre magique » au milieu des figures. Soudain, les lignes commencèrent à luire sous l’œil ébahi de l’assistance. Le sorcier, imperturbable, désigna la porte.

— Vous pouvez partir.

— Mais la porte n’est même pas activée.

— Ayez confiance, franchissez-la.

— Allez Alpha, rien ne coûte d’essayer. J’ai été ravie de vous connaître bonnes gens, je vous suis reconnaissante de votre hospitalité. Allons, mon cher.

Résigné, le robot emboîta le pas à la jeune femme, passa le seuil… et se retrouva dans la caverne… mais vide : plus de villageois, plus de figure ésotérique par terre. Aïcha sortit, suivie du robot.

— Alors gros nul, tu y crois maintenant ?

— Je pense avoir une théorie. Les figures géométriques génèrent une onde de forme particulière qui distord la cinquième dimension. Mais comment ce sorcier peut-il connaître ça ?

— Il n’est plus là pour te l’expliquer.

— Voire, j’ai mémorisé les figures qu’il a tracées, je peux les reproduire.

— Eh, pas de çà lisette ! Je ne tiens pas à regoûter leur viande pourrie, rien que d’y penser, j’ai le cœur au bord des lèvres.

— Leur bière est pourtant fameuse. Enfin, va pour le train-train quotidien.

— Attend, laisse-moi souffler un peu. Je voudrais admirer ce paysage avant de rentrer. Je ne verrai peut-être plus ce pays. Tu m’attends là, hein ?

— À votre aise, on n’est pas à quelques heures près.

 

Feignant de contempler le paysage indéniablement fascinant de l’Afrique, Aïcha s’éloigna insensiblement. S’estimant suffisamment éloignée, elle activa subrepticement son communicateur et appela le Centre Universitaire de Robotique. La bouche en coin, elle demanda au minuscule micro intégré à son épaulette le docteur Alan du département expérimental.

 

A suivre

RAHAЯ

LES TRICHEURS - 5/7 - RAHAR

Illustrations : d'abord un cercle mystérieux en Namibie, pas dans une grotte mais rêvons un peu devant l'inexpliqué ! Et si c'était là une porte aussi ?
http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/07/02/les-mysterieux-cercles-de-fees-de-namibie-sont-vivants/

Ensuite, un "beau" portrait déstructuré à la Picasso réalisé sur ordinateur et cueilli sur Google images pour refléter l'état d'esprit d'Aïcha qui, ne méritant pas cela, sera peut-être plus jolie sur l'image de Shutterstock !

Et, au fait, se souvient-on du tout début de la nouvelle ? Là aussi Rahar nous a laissés sur notre faim ...

Notes de Lenaïg

LES TRICHEURS - 5/7 - RAHAR
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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