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LES TRICHEURS - 2/7 - RAHAR

— Vous êtes folle professeur, pourquoi avez-vous fait ça ?

— Tout simplement une curiosité dévorante, mon cher Alpha.

— En mesurez-vous vraiment les conséquences ?

— Bah, on est vivant non ? Enfin je veux dire JE suis vivante. Et pour ce qui est des sanctions, je préfère satisfaire ma curiosité, quitte à être licenciée. Je m’en sortirai toujours.

— Bel optimisme. En attendant, vous avez bousillé le transpondeur en me bousculant.

— Quoi ?

— Eh oui, c’est fragile ces bidules. Nous voilà dans la merde.

— Drôle de langage pour un robot. On vous a programmé un langage plutôt populaire. Mais si les autres ont perdu le contact, ils nous enverraient un autre appareil.

— Et par quel moyen ? S’ils le jettent, ce qu’ils ne feront pas car ils savent ce qu’il en est, il s’écrasera aussi sec par terre et sera aussi nase. Ils ne compteront pas sur mes réflexes. Ils peuvent penser aussi que nous avons quitté la Galaxie et sommes ainsi hors de portée.

— Peut-être qu’ils le passeront sur une perche.

— Ne me faites pas rire : une perche ne peut pas être à moitié envoyée. On voit que vous n’êtes pas une physicienne.

— Un robot sarcastique, on aura tout vu ! Mais j’y pense, tu es un robot.

— Oui, et alors ? Où voulez-vous en venir ?

— Tu dois savoir comment fabriquer ce machin.

— Je sais fabriquer ce machin comme vous dites, ce n’est pas sorcier pour moi. Donnez-moi simplement les pièces pour le monter. Trêve de bavardages, essayons de voir dans quel bled on nous a envoyé. Sortons de cette caverne.

— Attend ! Et si on retournait d’où on vient ?

— Ah oui ? Connaissez-vous le code pour Arémon IV ?

— Mais…

— Ecoutez, le premier code sur Arémon IV correspond à cette planète ; si on le composait ici, on irait sur une autre planète. Arémon IV a donc un autre code à partir de ce monde. Si on s’amusait à entrer une quelconque combinaison, on peut très bien se retrouver sur une autre planète qui aurait également seize autres possibilités et ainsi de suite. Les chances de revenir sur Arémon IV s’amenuiseront au fur et à mesure. C’est enfin clair ?

— Alors que faisons-nous ?

— Vous, je ne sais pas, mais en tant que… robot comme vous dites, mon programme veut que je cartographie cette planète… Au cas où.

— Tu vas passer ta vie à explorer ce monde ?

— Meuh non, j’ai un petit drone qui va faire le boulot. Je vais le lancer et il va orbiter à quelques dizaines de kilomètres pour prendre ses clichés qu’il m’enverra par radio. C’est juste l’affaire de deux ou trois jours.

— A propos, ce n’est pas une caverne mais plutôt une crypte ou une immense cave.

— Bien vu, sortons.

 

Le bâtiment était délabré et était situé en plein milieu d’une cité en ruine, en quelque sorte une espèce d’Angkor Vat perdu dans la Galaxie. Tout était mangé par une végétation exubérante témoignant de siècles d’abandon. Des créatures ailées aux couleurs éclatantes voletaient d’un édifice à l’autre ; des reptiles à la peau curieusement moirée s’accrochaient aux murs, prenant leur bain de soleil. Au-delà de la cité, une plaine verdoyante parsemée de bosquets d’arbres mauves s’étendait jusqu’au pied de collines rappelant les Mille Collines du Rwanda. Au loin, on pouvait deviner les contreforts de formidables chaînes de montagne.

— Et où on va comme ça ?

— Vous n’êtes pas fascinée par ces impressionnantes ruines ? Vous n’avez ni l’âme d’un poète ni l’esprit d’un archéologue.

— Je n’ai pas la tête à ça. Tout ce que je veux c’est trouver un moyen de sortir de ce trou.

— Allons, où est donc la scientifique curieuse de tout, qui a tout risqué pour se lancer à l’aventure ? Soyez contente : vous avez tout votre temps pour étudier la faune et la flore de ce magnifique monde à vous toute seule.

— Et depuis quand les robots savent-ils faire de l’humour et de la raillerie ? Est-ce que le passage de la porte t’aurait détraqué par hasard ?

— Et quoi encore ?... Quoique… Et vous, comment vous sentez-vous ?

— Mais moi je vais bien… Attend ! Je crois que je sens quelque chose… c’est indéfinissable, je sens que mon esprit est plus alerte… Oh je ne sais pas !

— Précisez votre pensée, concentrez-vous.

— Je sens une présence. Oh là-bas ! Tu vois cet animal ? On dirait un koala. Qu’il est mignon ! Petit, petit ! Viens dans mes bras.

— Aïcha, non ! Jetez-le immédiatement !

— Mais… Aïe !

— Vite !

 

Avant qu’Alpha n’eût le temps d’intervenir, la biologiste s’était débarrassée de la bête. Son bras montrait trois longues balafres sanglantes malgré la solide combinaison de plastex. L’animal avait sorti des griffes rougies longues et acérées et se dandinait en couinant de dépit, montrant des dents triangulaires et coupantes de piranha. Le robot se servit du fulgurant.

— Oh mon Dieu, quel sale monstre !

— Vous deviez savoir que la première règle en xénobiologie est qu’il faut se méfier des apparences. Cet animal a comme système de défense et d’attaque, la fourberie ; on ne se méfie pas de son apparente lenteur ni de son aspect si mignon, si inoffensif. Qu’est-ce qui vous a pris ?

— Je ne sais pas. Mon exaltation m’a fait oublier la prudence. Je crois que j’ai été troublée par cette sorte de faculté de déceler des êtres vivant autour de moi.

— La végétation est vivante…

— Non, je ne détecte que les créatures supérieures.

— De la télépathie, alors.

— Je ne sens pas de pensée, mais plutôt des pulsions de conscience empathique, des émotions. J’ai détecté chez cet animal un sentiment de jubilation lié à la faim. J’ai senti… qu’il pensait que j’allais le nourrir. Je ne pensais pas qu’il voulait se nourrir de moi !

— Je n’ai pas de trousse de secours dont je n’ai que faire d’ailleurs, mais je peux aseptiser vos blessures avec ma lampe frontale. Elle peut émettre des rayons UV pour tuer tout microbe.

— C’est curieux, je sens encore comme si une créature était près de nous.

— Euh… probablement vous vous sentez vous-même, vous êtes une créature vivante.

— Mmoui… Peut-être. N’empêche, c’est une sensation curieuse.

— Réjouissez-vous, votre faculté peut nous avertir de certains dangers venant de la faune.

— Génial ! Et comme par hasard, je sens que des hommes viennent. Environ une vingtaine. Mais ils ne semblent pas avoir des sentiments amicaux.

— Je sens aussi de l’hostilité et beaucoup d’agressivité.

 

Un javelot se planta juste devant eux. Dans un pur réflexe, Alpha abattit au fulgurant le lanceur, puis d’un même mouvement, prit dans ses bras la frêle jeune femme et se rua vers le bâtiment abritant la porte hyperspatiale. Sa longue foulée insensible à la fatigue leur permit de distancer facilement leurs poursuivants hostiles. Malheureusement, un autre groupe vociférant barrait la voie vers la crypte.

— Chiottes ! A droite Alpha, je ne détecte rien par là.

— Vous plaisantez, je vais foncer dans le tas.

— Mais tu vas les blesser, voire même les tuer. Et la première loi ?

— M’en fous, ce sont des humanoïdes.

— Mais arrête ! Ils sont comme moi. Vire de bord, c’est un ordre.

— D’accord, si vous voulez.

Zigzagant à travers les ruelles, évitant sans peine les éboulis et les racines noueuses, Alpha sortit de la cité en ruines. Une savane d’herbes hautes et d’arbustes épineux limitait la vision. Il reposa délicatement la jeune femme et s’immobilisa, tous les sens déployés, la fine antenne sur le sommet de son crâne tremblotant comme sous une brise.

— Je pense qu’il faut détourner leur attention, mon cher Alpha. As-tu des bombes soniques sur toi ? Avec ta force de robot, tu pourrais en lancer très loin.

— Excellente idée, ma foi. Je vais en choisir une qui restitue le vacarme d’une meute de chiens. Que préférez-vous, des beagles ou des harriers ?

— Mais je n’en sais rien, moi. Il n’y a pas de doberman ?

— Très amusant ! Ca ne fait pas de bruit, un doberman. Va pour des dalmatiens.

 

Décontenancés, les indigènes se regroupèrent pour se concerter sur ces aboiements inconnus plutôt effrayants. Ils se déployèrent bientôt avec prudence, le javelot en avant, les flèches prêtes aux arcs. Émettant un simulacre de rire assez grinçant, Alpha entraîna la biologiste vers la crypte en faisant un large détour.

— Alpha, je te serais reconnaissant de ne plus essayer de rire. Ça crispe les nerfs.

— J’y peux rien m’dame, ça m’soulage et c’est pas ma faute si on a mal réglé mon rire.

— Pourtant ta voix normale est mélodieuse. Quel gâchis !

— Eh bien je crois que nous n’avons pas le choix. Il faut quitter cette planète. Et dire que le drone n’a pas terminé son boulot. Enfin, on pourra toujours le localiser plus tard par sa balise.

— Et où allons-nous ? Nos poursuivants vont se reprendre d’une minute à l’autre.

— Am-stram-gram ?... Je rigolais, nous n’avons qu’à entrer le premier code. On verra.

— Je rêve, un robot qui peut plaisanter.

*

 

A suivre

RAHAЯ

Illustration : Zentangle koala sur Google images,
ou
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Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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