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TETES PARLANTES - 5/5 - RAHAR

Mon ami va se débarbouiller… Ami ? L’est-il vraiment ? Je ne connais de lui que certaines facettes de sa personnalité. C’est un boute-en-train, un type hyperactif et certainement talentueux dans son domaine ; ses articles se vendent bien, et comme je l’ai dit, le dernier lui a valu la fortune. J’avais de l’admiration pour lui et j’avais considéré comme un insigne honneur d’avoir été choisi par lui pour l’accompagner. Je croyais qu’outre ma compétence — je ne me défends pas trop mal — une amitié sincère avait été mise dans la balance. Naïf que j’étais. Enfin, cette amitié aurait peut-être pu s’installer véritablement si l’émeraude n’avait faussé la donne. Je vois maintenant d’autres facettes qui ne m’enchantent guère : un flambeur, un hédoniste, un énergumène sans beaucoup de scrupules.

Quoiqu’il en soit, je ne peux accepter d’assister à sa déchéance sans rien faire. On a tout de même traversé ensemble le Mato Grosso et ça crée un certain lien. Et puis, c’est un être humain. Mais je ne sais que faire. Ou plutôt je vais le faire gaver pour le rembourrer, c’est déjà ça. Je m’en ouvre à José ; parmi toutes ces plantes, n’y aurait-il pas une quelconque appétitive comme les graines de haschich ? Effectivement, le métis en connaît une qui ouvrirait l’appétit au plus déterminé des anorexiques.

La route est encore longue, d’autant plus que Billy a perdu de son allant. En fait, il n’est plus que l’ombre de lui-même. L’appétitif a bien agi et il mange comme deux, mais il n’a pas pris un seul gramme, bien qu’il n’ait même pas la chiasse pour expliquer le phénomène. On n’a guère fait du chemin que la nuit nous tombe déjà dessus. Je l’attendais avec une appréhension qui me noue les tripes. Que va-t-il se passer ? Nous sommes quand même déjà assez loin de la mine. Est-ce que la malédiction va agir jusqu’ici ? L’influence des esprits incas va-t-il diminuer avec la distance ? Je pense que c’est aussi ce qu’a espéré Billy en persistant dans sa fuite.

Il est anormalement épuisé et il s’affale sans grâce sur sa couche dès que sa tente a été précipitamment dressée. Malgré l’appétitif, il a à peine touché à son dîner. Je n’ai pas sommeil, quoique je ressente aussi la fatigue. Je sais, c’est l’anxiété. Je rejoins Piso qui monte nerveusement la garde. Les mille et un bruits de la nuit nous laissent indifférents. Je ne pense pas qu’un quelconque animal vienne nous importuner aujourd’hui. On attend.

Minuit. Une lueur bleutée commence à emplir la tente de Billy. Mais le même phénomène se produit aussi dans la tente des porteurs, là où dort Manoel. Je vais voir Billy, alors que Piso se précipite vers l’autre tente. Hébété, je ne peux que contempler le macabre spectacle qui se présente à moi. Billy, assis, devenu plus maigre que jamais, répond avec hargne au caquètement horripilant de quatre petites têtes noires : deux aux genoux, une à la cuisse et une autre à la place du nombril. Comme hier, il coupe chaque tête qui repousse de plus belle. Minuit cinq, le timing est respecté. Billy s’abat et je ramasse avec une répugnance extrême les têtes que je lance au loin : je suppose qu’il n’aura pas la force de faire le ménage demain matin.

Piso et José sont dehors, marmonnant probablement des prières, se tordant les mains. J’entre voir Manoel. Je reste figé à l’entrée, mes tripes se nouent atrocement. Le pauvre guide gît en caleçon, cinq petites têtes noires forment des excroissances obscènes à ses genoux, à sa cuisse, dans sa main gauche et à sa poitrine, à l’emplacement du cœur. Les têtes ont les yeux fermés, mais si mon imagination ne me joue pas des tours, elles semblent esquisser un sourire démoniaque. Me retenant de vomir, je sors précipitamment, blême de dégoût. La malédiction a joué à la souris avec Manoel qui s’est bercé d’un faux espoir. Flageolant sur mes genoux, je rejoins ma tente et finis par sombrer dans un lourd sommeil, la tête vide.

J’ai émergé péniblement quand José m’a doucement secoué. Sa mine sombre ne me dit rien qui vaille. Manoel est mort et ils l’ont enterré la nuit même. Ils l’ont mis en terre avec ses émeraudes. Quand je suis sorti, j’ai vu la croix grossière plantée à la lisière de la forêt. M’ébrouant, je me dirige vers la tente de Billy. Je n’entends pas ses ronflements. J’entre et je m’arrête le souffle coupé. Une petite tête noire au regard éteint mais avec un sourire de satisfaction se dresse sur la poitrine de Billy. Je sais qu’il est mort. J’appelle les caboclos : il faut creuser une autre tombe.

 

*

 

Je n’ai jamais osé dire la vérité. Je sais que même si José et Piso ouvrent leur gueule, personne ne les croirait. J’ai raconté que Billy a succombé à la malaria et que Manoel a été emporté par une mauvaise gangrène, suite à une méchante blessure mal soignée. J’ai attendu deux ans avant d’écouler mes émeraudes dans des marchés parallèles. J’en ai tiré assez pour assurer ma retraite encore lointaine en faisant des placements sûrs. En attendant, je fais mon boulot de journaliste comme si de rien n’était. D’ailleurs j’aime mon job, même si la célébrité m’a toujours été refusée.

Parfois, je fais encore des cauchemars pleins de petites têtes noires qui me narguent dans un dialecte incompréhensible.

 

Fin

RAHAЯ

 

TETES PARLANTES - 5/5 - RAHAR

Illustrations : pas de petites têtes noires mais des visions artistiques saisissantes qui racontent d'autres histoires, que j'ai trouvées en accord avec l'intrigue et que j'ai beaucoup aimées, chez :

Valérie Nogier http://www.galerie-art-abstrait.com/

1er tableau : "Bimbia" (tableau pour l'ambassade du Cameroun)
2ème tableau : "Entends-moi"

Note de Lenaïg

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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