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TETES PARLANTES - 4/5 - RAHAR

La nuit suivante, je n’ai pas trouvé le sommeil. Mon inconscient tourne en rond comme lion en cage. Il y a quelque chose de bizarre. Il avait noté à mon insu le trouble de Manoel à la vue de la petite tête coupée. Et puis Billy est devenu plutôt taciturne. Encore un fait troublant : j’ai remarqué qu’il y a une tache sombre humide aux genoux de son pantalon. Il ne s’est jamais agenouillé à aucun moment, que je sache. Je ne sais si c’est l’impatience qui l’a rendu aussi fébrile, mais je le trouve un peu nerveux.

Minuit. Perdu dans une somnolence indécise, je perçois comme dans le lointain des voix nasillardes et grinçantes. Ma lucidité revient douloureusement et je me lève en sursaut. Cela semble bien provenir de la tente de Billy. Je sors voir. Manoel est de garde ; il est près de la tente de Billy, tremblant comme une feuille et suant à grosses gouttes. Entre nous, je ne pense pas que ça soit à cause de la malaria.

Je distingue quatre interlocuteurs, y compris Billy. Ça s’invective dans une langue que je ne pige pas, probablement du quechua comme le disait José. Une lumière bleuâtre illumine la tente que j’ouvre. Et c’est l’horreur. Billy est assis les yeux fermés et répond d’une voix plaintive à trois petites têtes noires d’où émane un halo bleuté : deux qui lui sortent des genoux, et une autre qui semble avoir surgi de son flanc. Sa main gauche saigne. Les têtes l’accablent apparemment de reproches véhéments. Billy tient son couteau de chasse. Il coupe une tête et la jette. Une autre naît immédiatement à la place, l’invectivant de plus belle. Un peu de sang coule après chaque excision. Maintenant que je le vois en caleçon, je constate que Billy a maigri et ses côtes saillent. En une nuit, c’est ahurissant.

Minuit cinq, plus aucune tête coupée ne repousse. Billy retombe sur sa couche comme une masse et ronfle illico comme si de rien n’était. Effaré, je suis indécis ; allais-je le réveiller ou vais-je le laisser se reposer ? Les blessures ne saignent plus et un mince voile translucide les recouvre. Je sors et me retrouve nez à nez avec Manoel. Les deux porteurs sont là, les yeux roulant comme des billes. Je traîne le guide livide par le bras, décidé à tirer tout cela au clair.

 

— O que acontece Manoel ? Qu’avez-vous réellement fait, je veux la vérité.

— Senhor, le sorcier nous a jeté un sort. Avant de mourir, il nous a maudit en invoquant les anciens démons incas. Moi je ne croyais pas à ces superstitions, j’ai de l’instruction, senhor.

— Superstitions ou non, on voit que ça a marché. Que peut-on faire ? Comment lève-t-on cette malédiction ? Est-ce que le vaudou pourrait le faire ?

— Je ne sais pas senhor, et puis ce sont des magies différentes, je doute qu’elles soient compatibles.

— Et toi, pourquoi n’es-tu pas atteint ?

— Je ne sais pas, et je prie la Madone pour me protéger.

— A propos, qu'est-ce qu'ils se sont dits, dans la tente ?

— Je crois que José peut nous le dire, c'est un métis Aymara, je pense qu'il comprend le quéchua.

— Senhor, les têtes sont courroucées. Elles reprochent au senhor Billy sa cupidité. D’abord il n’aurait pas dû prendre la vie du sorcier. Les esprits des chamans des anciens colons incas se sont réfugiés dans les cristaux d’émeraude de la mine. Ils bénissent ceux qui vivent en paix et les protègent des dangers de la forêt, tant qu’ils ont le cœur pur. Le senhor Billy doit rendre les pierres et faire amende honorable auprès des Tupiris ; il devra accepter toutes les épreuves qui lui seront imposées, quelles qu’elles soient, pendant trois jours. Le senhor Billy a refusé et a dit qu’il a besoin de ces émeraudes pour éponger ses dettes. Il a promis de suivre le droit chemin seulement après, et que ce qui est fait est fait, il ne peut ressusciter le sorcier. Mais les têtes sont intraitables.

— Bon, allons nous coucher. Demain est un autre jour. On avisera.

 

Tôt le matin, j’attends le réveil de Billy, mains aux hanches devant sa tente. Il sort à quatre pattes, lève la tête et s’immobilise à ma vue. Il est émacié et hâve. Il est encore plus maigre qu’il y a quelques heures. Ses yeux brillent de fièvre et un mince filet de bave coule le long de son menton.

 

— Il faut qu’on discute, Billy.

— De quoi, Bon Dieu ! J’suis fourbu. Je crois que j’ai mal dormi.

— De cette nuit et des têtes parlantes. Tu t’en souviens au moins ?

— Ah ça ? No problemo mon pote, j’en ai vu d’autres.

— écoute, merde, je crois que c’est grave. Tu t’es vu, tu sais quelle gueule tu as ? Cette malédiction va te mener à la tombe.

— Bah, je m’en sortirai, va. Dès que nous serons chez nous, je chercherai un bon guérisseur.

— Tu rêves ! Tu crois qu’il y a des spécialistes en sortilège inca là-bas ? Reviens sur terre, au rythme où ça va tu n’atteindras même pas la plus proche ville civilisée. Faisons ce que tes satanées têtes veulent, allons chez les Tupiris.

— Des clous ! Je ne veux pas trouver la misère en sortant d’ici. Cette occasion ne se présentera plus.

— Ne fais pas ta tête de mule. Tu es encore jeune, tu peux encore te refaire, je sais que tu as du talent.

— Je t’aime bien, tu sais, mais je sais où est mon intérêt. La discussion est close.

 

A suivre

RAHAЯ

 

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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