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TETES PARLANTES - 2/5 - RAHAR

Rapidement, Billy oriente la conversation sur les émeraudes. Seuls les chasseurs ou les éclaireurs portent un collier d’émeraudes qui leur sert en quelque sorte de talisman. Il est censé les protéger des dangers de la forêt : le jaguar puissant et silencieux, l’anaconda redoutable et fourbe, les araignées petites mais mortelles, et surtout les quelques tribus hostiles, voire anthropophages.

De ce fait, l’émeraude est sacrée pour eux. Une cérémonie de consécration préside à la confection de chaque collier, et seul le chaman et son apprenti peuvent la tresser. Il va sans dire que le lieu du gisement est gardé jalousement secret par le sorcier. Même le chef du clan ne connaît pas son emplacement. Il n’est absolument pas question de le montrer à qui que ce soit, à plus forte raison à des étrangers qui s’empresseront de le révéler à tout le monde — c’est ça un reporter, n’est-ce pas — et le lieu sacré sera profané.

Finalement j’ai fait mon deuil de ce scoop, mais j’étais loin de me douter de l’intensité de l’avidité de Billy et du plan diabolique qu’il a concocté. Il s’est mis à travailler le sorcier en l’abordant par la bande. Il le félicite de l’excellent état de santé de la tribu et lui demande de lui révéler quelques secrets des simples de la forêt lui permettant de guérir les maladies courantes. Ces quelques connaissances pourraient bien aider nombre de malades dans le monde, et le sorcier serait considéré comme un bienfaiteur de l’humanité. Flatté, le chaman qui semble ignorer la duplicité, emmène donc Billy et Manuel le guide interprète dans la forêt pour leur y prodiguer une parcelle de son savoir. Quant à moi, je poursuis laborieusement mon reportage sur la tribu, aidé par un des porteurs qui en fait baragouinait aussi le dialecte des Tupiris.

Vers les seize heures, Billy et Manoel le guide sont apparus, l'air abattus. Ils étaient seuls, traînant la patte. La nouvelle se répand vite. Les deux hommes se présentent devant le chef du clan et Manoel commence à déverser un flot de paroles qui plongent l’assistance dans une consternation douloureuse.

Je secoue la manche de Billy et lui demande ce que le guide raconte de si accablant pour provoquer un tel abattement collectif, et où était passé le sorcier. Il me dit que Manoel relate ce qui est arrivé à leur sorcier. Celui-ci était en train de leur montrer une plante médicinale aquatique poussant dans un marais, quand un jacare de plus de trois mètre lui avait happé la jambe et l’avait entraîné dans le fleuve. Lui et Manoel avaient bien essayé de porter secours à l’indien, mais le monstrueux saurien était dans son élément et avait été le plus fort. Avant de couler, le sorcier avait glapi une recommandation au guide et lui avait jeté son collier d’émeraude. Il fallait remettre le talisman à son apprenti.

Les indiens ont alors organisé les funérailles de leur chaman. Les mines sont sombres. Les femmes pilent une sorte de roche calcaire blanche. Les hommes délayent la poudre avec de l’eau et s’en enduisent le corps, formant des figures ésotériques. Quand le soleil s’est couché, certains ont commencé une lente danse macabre autour du foyer central, les femmes et les enfants se font tout petits le long des murs de la grande habitation. Pas de mélopée bruyante, seulement un murmure s’apparentant à un bourdonnement de frelons. Le sorcier nouvellement promu mène la cérémonie. J'ai été étonné qu'il n'y eût pas une seule goutte d'alcool. Ces indiens ne fabriquaient même pas de la bière.

Je me sens un peu coupable de continuer à filmer la cérémonie funèbre. Je vois Billy qui prend des notes sur son calepin. Il est vrai que personne ne nous prête attention, tant que nous ne nous mettons pas dans leurs jambes. D'ailleurs la plupart sont déjà en transes. La fébrilité de Manoel m'étonne. Il se démène comme un courtisan servile, passant d'un notable à l'autre, probablement présentant ses condoléances empressées.

Après une nuit de danses et de lamentations, les indiens épuisés s'affalent un peu partout. Billy a pris l'initiative de signaler le départ en renouvelant au chef nos condoléances et en l'assurant de notre profonde gratitude pour leur hospitalité. Mais il était temps pour nous de poursuivre notre quête d'autres tribus inconnues. Comme il était le chef de notre expédition, je n'avais qu'à suivre le mouvement.

Nous nous enfonçons donc plus profondément dans la jungle amazonienne, nos appareils en bandoulière, les porteurs avec nos tentes sur le dos. A midi, Manoel prend soudainement la direction du Nord. Je ne me doutais encore de rien et je l'ai suivi machinalement. Après un kilomètre environ, nous débouchons dans une clairière, en face de l'entrée d'une grotte. J'ai regardé Billy. C'était comme si la foudre m'était tombée dessus. Mon ami a les yeux brillants et un vague sourire plisse légèrement ses lèvres. Je me suis trompé : c'est l'entrée d'une mine. Les deux lascars savaient parfaitement où ils allaient.

Je ne me suis pas douté que nous avons fait une énorme boucle, revenant dans la direction des Tupiris. Mon regard inquisiteur va de Billy à Manoel. Je sens une sueur glacée couler dans mon dos. Qu’ont-ils donc fait ?

A suivre

RAHAЯ

TETES PARLANTES - 2/5 - RAHAR
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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