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Les invités du soir - 2/2 - RAHAR

Ma vie changea drastiquement, après une invasion de poux, à l’école. On avait prétendu que j’en étais l’origine, ce qui avait entraîné la visite d’une assistante sociale chez nous. Tout ce que j’avais vaguement retenu n’était pas très clair, pour moi ; il avait été question d’insalubrité, de nid à microbes (je ne savais pas que les microbes faisaient des nids), d’environnement psychologique malsain préjudiciable à mon équilibre mental, et autres qualificatifs abscons. Dans mon trouble, je n’avais pas été très sûr d’avoir bien entendu, mais j’avais eu l’impression qu’on avait traité grand-mère de vieille cinglée schizophrène qui avait des visions.

Malgré les protestations véhémentes de grand-mère, j’avais été conduit à l’orphelinat, à l’autre bout de la ville. Je lui avais crié avec conviction que je reviendrais vivre avec elle. La pauvre vieille n’avait jamais obtenu un droit de visite, ce que je n’avais jamais compris.

Les gens de l’orphelinat pensaient peut-être que j’établirais des relations « normales » avec les autres enfants. Seulement, j’étais très lié à Cynthia et à Marcel, ils me manquaient terriblement. Je ne m’étais jamais lié d’amitié réelle avec aucun des pensionnaires. Le psy avait décrété que j’étais un cas difficile de type asocial, et que c’était dû à l’influence néfaste de ma grand-mère : elle avait favorisé l’entretien du stade des amis imaginaires bien au-delà de la période normale de l’enfance.

On avait prétendu que j’avais la bosse des maths, et pourtant, il y avait des tas de choses que je ne comprenais pas. Au début, on avait cru que j’avais des problèmes d’arithmétique : je comptais une vingtaine d’enfants dans notre chambrée, mais tout le monde persistait à affirmer que nous n’étions que dix-huit. Et puis je m’étais rappelé le conseil judicieux de grand-mère : « Mieux vaut suivre le troupeau, pour éviter de se prendre la tête ». Je m’étais dit qu’il valait mieux feindre d’ignorer les deux enfants que les autres refusaient de reconnaître, comme s’ils étaient invisibles.

En grandissant, j’avais appris l’art de feindre, je m’efforçais de sembler entrer dans le moule, de paraître absolument normal aux yeux des gens. Toutefois, aucune famille ne s’était jamais proposée pour m’accueillir. En vérité, je n’en avais pas été affecté, je pensais toujours à grand-mère, à Cynthia et à Marcel. Plus tard, j’avais su que grand-mère m’écrivait souvent, mais je n’avais jamais reçu aucune de ses lettres… ni d’ailleurs elle, les miennes. J’avais alors cru qu’elle avait trop de chagrin pour m’écrire.

À ma majorité, j’avais un BTS en mécanique en poche. Malheureusement, avant de pouvoir retrouver grand-mère, où même de trouver un boulot, j’avais été appelé sous les drapeaux. Après ma formation, j’avais été envoyé dans une zone de conflit. Je n’étais pas un mauvais tireur, mais à la surprise de mes camarades, autant qu’à mon étonnement, je gâchais des munitions : je tirais sur des ennemis qui ne voulaient pas tomber ; mes camarades affirmaient que je tirais deux fois sur dix, sur… rien !

Une fois, j’eus l’occasion de sauver mon groupe. Nous avions reçu la mission d’explorer un quartier en ruines de la ville du conflit. À un moment, j’avais eu l’impression d’entendre quelqu’un chuchoter : « Il y a une embuscade, à la prochaine rue ». Sans réfléchir, j’avais retransmis l’information au chef du groupe. Celui-ci m’avait bien regardé dans les yeux… puis s’était décidé : il ordonna un contournement. Nous avions piégé les piégeurs. Plus tard, je sus qu’à ce moment-là, j’étais en queue du commando, personne du groupe n’aurait pu me chuchoter quoi que ce soit. Alors, qui l’avait fait ? à partir de là, on ne voulut plus rien savoir de mes… fantaisies, mon chef et mes camarades couvraient toutes mes « bévues et visions » comme ils les appelaient. J’étais particulièrement précieux, durant les expéditions nocturnes, du fait de ma nyctalopie. Évidemment, je n’avais pas eu de médaille, le chef ne pouvait pas fournir d’explication pour la hiérarchie, sur tous les cas où j’avais sauvé la mise du groupe.

Mais la compagnie avait fini par découvrir le secret de mon groupe de dix soldats, car il était difficile d’imputer uniquement à la chance le fait que nous n’avions pas eu de perte, malgré les missions plus suicidaires les unes que les autres. On supposa alors que j’étais un medium. La pression de cette nouvelle responsabilité avait pesé de plus en plus sur mes épaules, entraînant un stress qui m’avait mené vers la dépression. Conséquemment, j’avais été réformé, après un séjour à l’hôpital où mon esprit tourmenté s’était lentement reconstruit.

Je dois dire aussi, qu’à ma surprise et à ma joie, je reçus des lettres de grand-mère. Elle me donnait des nouvelles de ses invités du soir ; monsieur Lechove prévoyait une crise financière dans les mois à venir, madame Lémalleurde projetait de faire un tour au magasin Printemps, le commandant Degol allait assister à la commémoration de la Victoire (victoire sur quoi, je l’ignorais), monsieur Derrengé protestait contre les conditions de travail de l’usine, et madame Dousse avait revu sa jeune nièce. J’avais demandé à grand-mère ce qu’étaient devenus Cynthia et Marcel, mais elle ne m’avait jamais répondu sur ce point.

L’hôpital avait fini par me signifier mon exeat, j’allais enfin retourner chez moi, c’est-à dire chez grand-mère. Mon pécule me permettait de souffler un peu, avant de chercher du travail.

Ce ne fut que vers les dix-neuf heures, que j’avais rejoint la maison. Comme toujours, la porte était grande ouverte, l’entrée était cachée par une fine voile de tulle. Grand-mère et ses invités étaient dans le salon ; elle ne s’était pas levée pour m’accueillir. Dame ! elle était tout de même plus qu’octogénaire.

Elle m’avait tout de suite demandé de remplacer les fleurs fanées des vases. Je m’étais senti revenir des années en arrière. Je sortis dans le jardinet pour rejoindre le vieux cimetière. Comme autrefois, je trouvais des bouquets de fleurs fraîches. À un endroit bien nettoyé, je découvris une tombe que je n’avais pas encore vue. Curieux, je me penchais pour lire le nom. Eulalie Lahlo, née Jitanne. Elle était morte l’année dernière.

Une petite lumière s’était allumée dans mon esprit embrumé. Si je ne m’abusais, grand-mère s’appelait Eulalie Lahlo. Je secouais la tête pour dissiper un malaise naissant, puis je m’en retournais. Grand-mère n’avait pas allumé, quoiqu’il fît déjà sombre ; cela ne me dérangeait pas. Cela ne dérangeait apparemment pas non plus les invités. J’avais fini par noter quelque chose de nouveau : la voix de grand-mère était devenue feutrée, comme assourdie.

Finalement, je n’avais plus à convaincre une quelconque assistante sociale que nous recevions bien des invités, le soir. Je ne voyais pas quoi demander de plus à la vie.

 

Fin

RAHAЯ

Les invités du soir - 2/2 - RAHAR

Illustrations de Lenaïg :

  • Les lettres mystérieuses, montage
  • Citation d'Albert Einstein dont je partage aussi la conviction

Un grand merci, maître Rahar, mais non ! ce qu'en me présentant cette histoire, tu as nommé cette "légère touche macabre, sinon morbide" dans ton inspiration ne m'a pas semblé rebutante, au contraire ! C'est une nouvelle, de la fiction, ton personnage est heureux, maintenant qu'il retrouve son monde familier, ce sera son secret (et le nôtre). Passionnante évocation des soldats fantômes, le chuchotement de l'un d'entre eux sauvant tout le groupe d'une embuscade ! Tu m'as fait repenser aux écrits de la romancière britannique Iris Murdoch que j'ai très appréciée lors de mes études parce que dans un monde familier se glissent des mystères, des événements inexpliqués, auxquels on est sensible, ou pas. Même pas peur après la lecture, plutôt ravie !

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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