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Les "après-Cafés philo" : L'amour, qu'est-ce que l'amour ? Et Sommes-nous esclaves de nos inventions ?

Les participants aux Cafés philo d'Ivry, grâce au généreux travail d'un participant et sa femme, reçoivent en début de séance, un petit livret contenant l'exposé et les déclarations de la discussion précédente. Formidable belle collection, déjà ! Alors, je vais poster ici des extraits de l'exposé d'Edith, choix subjectif évidemment quand c'est le tout qui est intéressant, y compris les interventions des participants. Ensuite je tâcherai de jeter mes quelques notes sur Sommes-nous esclaves de nos inventions ?, qui a été une séance passionnante ... Aux éventuels lecteurs -et lectrices- qui ne raffoleraient pas des longs discours ni de la philosophie, je donne rendez-vous tout de même au bas de la page !
***

L'amour, qu'est-ce que l'amour ?

La question est embarrassante car elle touche à l'intime. L'amour procure la joie, la joie de vivre. Les philosophes contemporains, marqués par les dégâts du progrès et les effets mortifères des systèmes totalitaires ont réinvesti la tradition philosophique ancienne, celle de la recherche de la joie de vivre.

La littérature explore l'ambivalence de l'amour : l'amour enrichit, exalte, enthousiasme l'individu, renforce sa confiance en soi, élargit son horizon, en même temps qu'il fait souffrir, qu'il provoque la détresse, voire des idées suicidaires ou meurtrières ; c'est le Il n'y a pas d'amour heureux d'Aragon, chanté par Jean Ferrat.

Les mythes font sentir la nature de l'amour. L'être originel était androgyne, à la fois homme et femme. Divisé, il cherche l'amour car il veut retrouver sa moitié perdue. Les mythes racontent l'irrationnel. L'irrationnalité de ce sentiment semble expliquer que, jusqu'au 20ème siècle, en occident, les philosophes n'ont pas considéré que c'était là un objet de conceptualisation.

Quelle que soit la langue, "ce sont d'abord les mots qui font l'amour" selon la formule d'André Breton. Dans toutes les langues, il y a cette déclaration universelle "Je t'aime", trois mots qui ouvrent un autre monde possible.

Si ce sont les mots qui font l'amour, si les mots accouplent les êtres avant que les corps s'accouplent, alors l'amour est-il le propre de l'être humain ? car les éthologues montrent que les animaux communiquent mais ne parlent pas. Si parler c'est "dire quelque chose sur quelque chose à quelqu'un" comme le disait Paul Ricoeur.

Depuis quelques décennies les recherches ne cessent de s'étendre sur les comportements des animaux. L'attention croissante que nous leur portons commence à nous faire découvrir que nous leur ressemblons parfois étonnamment. On trouve des bonobos à la vie sexuelle débridée, bien au-delà de l'objectif de reproduction. Des kangourous qui s'enlacent tendrement, des canards gays et lesbiens, des perroquets qui font preuve d'une farouche jalousie envers leur bien-aimée. On trouve aussi des chiens qui se laissent mourir lorsque leur maître les abandonne et des mammifères qui adoptent des nouveaux nés pour qu'ils ne dépérissent pas. Le numéro 32 des grands dossiers de la revue Sciences humaines titre "L'amour un besoin vital", répertorie des articles et des entretiens avec des psychologues, des éthologues, des vétérinaires qui ont écrit sur cette question. Les concepts proposés pour désigner ces sentiments sont l'empathie, la compassion, la pitié, l'emprise, l'attachement, l'affection ou la "nourriture affective", selon la formule du psychologue Boris Cyrulnic. Mais pas l'amour ...

"Aimez-vous les uns les autres" s'écrient les âmes chrétiennes effrayées par le développement des guerres dans le monde humain. Et encore, le pape François aux dernières Journées chrétiennes de la jeunesse de cet été, pour résister aux meurtres de masse du terrorisme asymétrique répétait le fondement des 10 commandements de la Bible "aime ton prochain comme toi-même". Les trois religions du livre (et peut-être toutes les religions) enseignent l'amour du prochain. Or il y a un fossé entre l'idéal religieux et la réalité historique et sociale. Pourquoi ? Ne peut-on pas enseigner l'amour ?

Luc Ferry, philosophe français, considère dans "La révolution de l'amour" que l'amour est le sacré contemporain : "les seuls êtres pour lesquels nous serions prêts à mourir, à risquer notre vie sont ceux que l'on aime".

Il y a d'autres questions pour demain avec la révolution transhumaniste dans la lignée de pensée du mariage pour tous. Faudra-t-il légitimer le mariage avec Terminator ou C-3PO ? Est-ce qu'avoir une relation sexuelle avec un robot c'est tromper son partenaire en chair et en os ? Autorisera-t-on les robots sexuels à l'effigie de célébrités, d'enfants, de chers disparus ? Le viol de robots tombera-t-il sous le coup de la loi ?
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Sommes-nous esclaves de nos inventions ?

Eh bien, la transition se fait naturellement avec les propos de conclusions d'Edith sur le sujet précédent ! Avant d'aborder la question des robots, je vais jeter mes quelques notes comme elles viennent, beaucoup étayée par des citations, notamment de babelio.com en ce qui concerne les livres.

Sur l'esclave, le maître a droit de vie et de mort, il n'est qu'un objet. Déjà, Le cher ami de Montaigne, La Boétie, au XVIème siècle, s'était exprimé sur le sujet, dans son Discours de la servitude volontaire, dont voici un résumé copié-collé : les régimes sont fondés sur la peur, laquelle sert à dissimuler l’absence de légitimité des gouvernants. Ainsi, le peuple s’auto-soumet aux pouvoirs en place, par simple habitude, par récurrence historique.

Il a été fait la différence entre être esclave et être aliéné, l'aliénation étant la perte d'autonomie. Evoqué aussi la perte du sens de la contemplation dans une société des objets non durables, les techniques pour coloniser les cerveaux.

Livres :

  • L'homme unidimensionnel, Herbert Marcuse : la société contemporaine démocratique empêche tout changement social en assimilant les forces sociales contraires et en contrôlant les besoins des individus. Elle assure ainsi la pérennité de sa logique de productivité par et pour la domination.
  • La persuasion clandestine, Vance Packard : dénonce l'influence croissante, dans la société américaine, des techniques mises au point pour le compte des agences publicitaires par les Instituts de " Recherches des motivations " (RMI). Lorsqu'en l'homme se trouve conditionné l'esprit du consommateur, puis celui du citoyen, l'idée même de libre-arbitre est remise en question : tout le rapport entre la pratique de la société de consommation et la théorie de la démocratie est à repenser. Conçu, à l'origine, comme une analyse spécifique de la société américaine, la Persuasion clandestine est devenue une contribution essentielle à la compréhension critique de nos démocraties modernes.
  • La barbarie douce, Jean-Pierre Le Goff : depuis les années 1980, la "modernisation" est partout à l'ordre du jour. Mais au nom de la nécessaire adaptation aux "mutations du monde contemporain", c'est bien souvent une véritable "barbarie douce" que cette modernisation aveugle installe au cœur des rapports sociaux. Deux champs particulièrement concernés par le phénomène : l'entreprise et l'école. La barbarie douce s'y développe avec les meilleures intentions du monde, l'"autonomie" et la "transparence" sont ses thèmes de prédilection. Elle déstabilise individus et collectifs, provoque stress et angoisse, tandis que les thérapies en tout genre lui servent d'infirmerie sociale. L'auteur met à nu la stupéfiante rhétorique issue des milieux de la formation, du management et de la communication. Et explique comment elle dissout les réalités dans une "pensée chewing-gum" qui dit tout et son contraire, tandis que les individus sont sommés d'être autonomes et de se mobiliser en permanence. Cette barbarie douce a partie liée avec le déploiement du libéralisme économique et avec la décomposition culturelle qui l'a rendue possible. Et il explore les pistes d'une reconstruction possible pour que la modernisation tant invoquée puisse enfin trouver un sens.
  • Le monde de l'accélération, Hortmut Rosa : chacun est sujet au manque de temps, du fait notamment de la multiplication des possibles, des options et des choix, mais aussi de l'injonction moderne qu'une bonne vie doit être bien remplie. Trois types d'accélérations  : celle du vécu individuel, l'accélération technique et celle du changement social. Cette dernière est responsable de l'invalidation croissante des compétences, expériences et attentes et donc de l'incapacité grandissante de prévoir l'avenir. Submergés par cet emballement, individus et collectivités risquent alors la dépression, l'accident nucléaire ou la catastrophe climatique, résultat de l'exploitation précipitée de l'énergie fossile. L'accélération se mue alors en une « immobilité fulgurante » et en une « pétrification de l'histoire ».
  • Le transhumanisme, Gilbert Hottois : les idées, les critiques, les fantasmes, espoirs et angoisses transhumanistes sont culturellement omniprésents. La notion centrale d'amélioration/augmentation des capacités humaines n'est pas neuve. Ce qui est nouveau et qui porte le transhumanisme est que de la médecine à la robotique, des biotechnologies aux sciences cognitives, des nanotechnologies à l'astronautique, ces idées et fantasmes connaissent de plus en plus d'ébauches de concrétisation. Ce sont ces avancées technoscientifiques projetées comme à poursuivre indéfiniment dans l'avenir qui provoquent la réflexion philosophique, éthique, politique, et lui accordent du poids et du sérieux.

Et Jean Pic de la Mirandole est arrivé dans la discussion ... Oh, très brièvement mais assez pour piquer ma curiosité. Ce nom, je l'ai déjà croisé mais j'ignorais tout à son sujet, j'avoue, je ne savais même pas si c'était un lieu mythique (le pic de la Mirandole ?) ou un homme ! Alors je suis allée me renseigner et j'ai découvert son Discours sur la dignité de l'homme, plus ancien encore que le Discours de La Boétie : 1486. Extrait : "Le parfait ouvrier"  "prit donc l’homme, cette oeuvre indistinctement imagée, et l’ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes : «Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton voeu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature. Si je t’ai mis dans le monde en position intermédiaire, c’est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. Si nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines."

Peut-être ne prendra-t-on pas la peine de lire tout cela en détail, alors je vais reprendre l'expression de Simone Manon sur son bloc philosophique : "la plasticité, principe de la dignité humaine". Par cette plasticité, nous rejoignons l'étape du cheminement de notre discussion où nous étions, le transhumanisme. Et apparaît le Libre Arbitre, la réponse à la question ! Le libre arbitre, ou notre liberté de choix, de vivre ou de mourir, d'être esclave ou de nous libérer, comme Charlot dans son usine folle du film Les temps modernes ... Un autre ouvrage est cité : Penser ou cliquer de Michel Blay : "réflexion forte sur l'invasion de nos vies par le numérique en particulier et la technique en général", "Pourquoi renoncer à penser ce que nous sommes au profit du monde plat des circuits électroniques, de la fascination des écrans et des comportements devenus quasi instinctifs imposés par les touches des machines ? Sommes-nous encore capables de construire nos existences ?"

Une nouvelle fois, le fim HER a été mentionné : un homme est amoureux de son ordinateur, c'est l'histoire de Théodore et Samantha et le pouvoir de Samantha est immense, échappant au contrôle humain (je n'ai pas vu le film) ... Les ordinateurs actuels sont binaires, mais nous allons vers l'ordinateur quantique, dans un progrès en croissance exponentielle. Une question : le ralentir, ou l'orienter autrement ? Après l'apparition des neurosciences, par ailleurs, nous nous sommes demandés si nous ne vivons pas une mutation anthropologique. Gunter nous a rappelé que l'homme a de l'inhumain en lui mais, pour lui, le robot restera a-humain. Si les doutes d'Albert Einstein ont été évoqués, Isaac Asimov ne l'a pas été et je n'ai pas osé le faire, fuyant les tollés ! Pour moi, qui ai écrit des nouvelles de science-fiction, le robot ne restera pas a-humain, la question d'Edith vers la fin de son exposé sur L'amour, qu'est-ce que l'amour ? revient sur le tapis et ce n'est pas pour rien qu'Isaac Asimov a établi les lois de la robotique, première étape vers une déclaration universelle des droits des robots ; nous étudions bien déjà une déclaration universelle des droits des animaux.

Et, Mona et Josette, si vous vous êtes lancées dans la lecture de ce très long "compte-rendu", le côté utile et facteur de facilité de vie des téléphones intelligents n'a pu être nié, les femmes surtout ont approuvé ma mention de l'esclavage du lavoir et de sa bénéfique suppression par la machine à laver le linge, même si un homme a tenu à insister sur le côté convivial du lavoir ! Eh oui, mais ce n'est pas lui qui a dû plonger ses mains dans l'eau glaciale de l'hiver et qui les en a eues déformées, percluses de rhumatismes, comme nos grands-mères, et nos mères parfois. Nous, les femmes, nous n'avons aucun doute que le côté convivial du lavoir n'existait que par nécessité et que ces femmes du lavoir auraient préféré se retrouver au chaud devant thé ou café à papoter tandis que les machines tournaient ...

Lenaïg

Les "après-Cafés philo" : L'amour, qu'est-ce que l'amour ? Et Sommes-nous esclaves de nos inventions ?
Tag(s) : #Essais, #Articles

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