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L'ENVERS DE MOEBIUS - 3/7 - RAHAR

Le contremaître, une solide jeune femme, présentant toutefois des cernes de lassitude, accueillit les deux filles sans manifester d’émotion, elle n’était ni chaleureuse, ni rébarbative. Elle assigna Sally à la plonge. Mais auparavant, elle lui donna un nouveau nom : Vintroi. La gamine laissa couler, elle ne pensa pas faire de vieux os ici.

« Tu vas jeter cet accoutrement et mettre l’uniforme que Vindeu te donnera.

— Et est-ce que j’aurai une armoire ou un placard ? demanda sarcastiquement Sally.

— Tu auras un tiroir, ce sera bien assez pour toi. Tu partageras le dortoir de Vindeu qui t’enseignera les us et coutumes de la Maison. Allez maintenant à la cuisine. »

En chemin, la pétulante Vindeu l’assomma avec une litanie des règles régissant la communauté. Elle mena Sally dans un dédale de couloirs et de passages que la petite douta de retenir avant un bon bout de temps. Mais cela lui était égal, elle n’allait pas s’éterniser ici, n’est-ce pas. Toutefois, à sa déconvenue, les ouvertures vers l’extérieur étaient toutes en hauteur, à cinq-six mètres ; elle n’avait vu aucune porte, ouverte ou fermée. C’était bizarre, les issues vers l’extérieur se trouvaient peut-être dans d’autres parties de la Maison ; c’était irrationnel, comment évacuait-on les gens, en cas d’incendie ? De place en place, il y avait des sortes d’atrium permettant d’éclairer les diverses parties de la maison.

Ce fut seulement à la cuisine que Sally se rendit compte de la tâche qu’on lui avait assignée : la vaisselle qu’elle abhorrait par-dessus tout. Cependant, elle pensa à Vindeu : celle-ci lui était plutôt sympathique, elle n’aimerait pas lui causer d’ennui. Quant à la sanction de privation de nourriture, tant qu’elle n’avait pas faim, elle n’y pensait pas, insouciance d’enfant. Quoique la Maison possédât plusieurs cuisines, le volume de la vaisselle de ce « quartier » était tout de même considérable, malgré le nombre de plongeurs.

« Bien, mais que se passera-t-il si je casse trop d’assiettes ?

— N’espère pas tirer au flanc, ironisa le chef cuisinier, la vaisselle est incassable. Sauf celle de la Mémé, mais ses plongeurs sont des pros… Voici des gants et un tablier, prends-en bien soin, ils doivent durer longtemps… Et puis tu tombes à pic, le vieux Jexe a récemment rejoint ses ancêtres, ton évier sera là-bas.

— Qui est donc cette Mémé ?

— Comment, Vindeu ne te l’a pas dit ? Mémé est la grande administratrice de la Maison. Je te conseille fortement de ne pas attirer son attention, alors tiens-toi bien à carreau. »

Vindeu partit rejoindre son poste, en ce moment, elle travaillait à la section repassage du linge. Sally fit contre mauvaise fortune bon cœur, son esprit rationnel lui exposa qu’elle avait tout intérêt à chercher les moyens d’optimiser sa tâche par une position et des gestes les plus efficaces possibles pour éviter une fatigue prématurée. La rationalité de l’agencement et de l’organisation des lieux était telle que les marmitons et les plongeurs ne se gênaient pas.

Si Sally avait espéré quelque pause, elle dut déchanter : tout le monde ne déjeunait pas en même temps, et surtout, ne fréquentait pas tous la cantine. Il y avait ceux, assez nombreux, qui devaient manger sur leur lieu de travail.

Prise par son travail, et de nature consciencieuse, Sally oublia son idée de retour. Aussi étonnant que ce fût, elle répondit automatiquement et sans difficulté, au nom de Vintroi. Dans un moment fugace de lucidité, elle se rendit compte qu’elle n’avait pas faim… et les autres plongeurs non plus, alors que les marmitons avaient fini de distribuer la nourriture des diverses corporations. Son esprit agile fit la corrélation avec la présence d’une légère odeur musquée au début de la valse des gâte-sauces. Sally soupçonna que quelque drogue était diffusée pour déjouer la sensation de faim chez les plongeurs, lesquels étaient parmi les derniers à manger.

L’étrange odeur dissipée, la fringale assaillit instantanément les plongeurs, y compris Sally. Oubliée, la résolution de rentrer avant midi. La gamine se jeta avidement sur sa ration et rota de plaisir comme les autres, sans complexe. Quoique la drôle de pâtée n’avait rien d’engageant, les cuistots s’étaient arrangés pour lui donner au moins du goût ; on pouvait également deviner un coulis de fruits, dans le liquide sirupeux du gobelet.

Vers seize heures, les enfants comme Sally eurent un gouter, et la jeune fille put ainsi voir que la communauté se souciait vraiment des gens. Toutefois, elle estima que l’éducation des enfants laissait à désirer : ils devaient se contenter de l’expérience des gens du milieu, de l’environnement où ils vivaient. Il s’ensuivait des lacunes qui pouvaient être préjudiciables à la vocation des enfants. Cependant, la gamine ignorait encore que les enfants passaient d’une activité à une autre, pouvant les amener à changer totalement de milieu.

Elle ne s’en rendait pas compte, mais Sally oubliait peu à peu son passé, et même son propre nom. Peut-être qu’elle se prenait au jeu. Quoi qu’il en fût, le fonctionnement de la Maison, sa finalité, excitaient la curiosité de la gamine. Une caractéristique de sa physiologie était un besoin réduit en sommeil. Elle projetait d’explorer la Maison la nuit. Elle craignait seulement de se perdre dans cet immense labyrinthe, mais elle se fiait à sa technique mnémotechnique, à défaut de petits cailloux de petit Poucet pour retrouver sa route.

 

A suivre

 

RAHAЯ

 

L'ENVERS DE MOEBIUS - 3/7 - RAHAR
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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