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L'ENVERS DE MOEBIUS - 2/7 - RAHAR

À la surprise de Sally, les pierres démasquèrent une cavité, ou plutôt un tunnel ; elle pouvait s’y faufiler en se courbant… ce qu’elle fit résolument. Le tunnel avait à peine une trentaine de mètres, et on voyait l’autre côté, un paysage lumineux exempt de brume. Sally était assez lucide pour se rendre compte qu’il y avait quelque chose d’insolite : l’autre côté de la montagne était certainement loin, bien plus loin qu’une trentaine de mètres. Mais elle n’avait pas encore étudié la géométrie non euclidienne, et malgré son intelligence, sa jeunesse et son inexpérience ne lui faisaient pas pressentir ce nouveau paradigme. Toutefois, obnubilée par sa curiosité, la petite fille n’avait pas conscience du risque potentiel de son initiative.

Elle déboucha sur une prairie étendue, un soleil un peu plus haut que de l’autre côté dispensait une douce tiédeur. Sally vit un oiseau qu’elle compara à la bergeronnette, mais dont la longue queue était d’un orange incongru. À sa gauche, elle remarqua un arbre étrangement noir. Non, ce n’était pas son feuillage qui était noir, des dizaines de corbeaux constituaient les feuilles mouvantes de ses branches tourmentées. Au loin, elle distingua une longue chaîne de montagnes, grisâtre du fait de la distance. À sa droite, à environ un kilomètre, une sorte de bâtiment monstrueux long de plusieurs centaines de mètres, était enfermé derrière ce qui semblait une enceinte de briques nues. En allant dans sa direction, elle constata qu’une profonde vallée s’interposait entre elle et la bâtisse, un cours d’eau coulait dans le thalweg, et deux ponts assez éloignés l’un de l’autre, visiblement en ruine, permettaient de le traverser. Les versants de la vallée étaient couverts par une herbe drue, coriace et glissante.

Sally estima qu’elle disposait d’environ cinq heures, avant le déjeuner de midi. Elle estima qu’elle aurait tout le temps de visiter le bâtiment insolite et de satisfaire sa curiosité. Elle avait mésestimé la nature de la végétation, et ce qui devait arriver arriva : elle trébucha, tomba sur ses fesses, et glissa sans maîtriser sa course, malgré ses contorsions. À mi-chemin, sa tête heurta un rocher qui affleurait, et avant de s’évanouir, elle entendit le vol bruyant et les croassements des corbeaux qui approchaient.

 

Sally ouvrit les yeux et cilla plusieurs fois pour accommoder. Elle vit un plafond de solives. Elle sentit qu’elle était étendue sur un matelas souple sans être mou, une sorte de futon. À sa droite, une fille agenouillée la fixait anxieusement. Elle semblait un peu plus âgée que Sally.

« Ah, enfin ! Comment te sens-tu ?

— Euh… ça va… Ousque je suis ? Qu’est-il arrivé ?

— Tu es dans la Maison des Pâtes… Tu sais que tu as failli être attaquée par le Peuple Noir, on t’a sauvé à temps.

— Tu veux dire les corbeaux ?

— Ben je ne trouve pas leur corps beau, ce sont des oiseaux laids… Comme t’appelles-tu ?

— Sally.

— T’en fais pas, tu vas pouvoir te laver tout-à l’heure, si tu te sens salie…

— Mais non, Sally c’est mon nom. Et le tiens ?

— Ah… Moi je suis Vindeu, j’ai aussi été une étrangère.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Oh, je ne suis pas d’ici. J’ai été trouvée en-dehors de la Maison des Pâtes ; j’errais dans le petit bois du Nord, il y a longtemps.

— Il y a combien de temps que je suis ici ?

— Pourquoi ? Tu n’as plus à t’en soucier.

— Mais je dois rentrer avant midi !

— Ha ha ha ! Oublie, c’est ici que tu vivras, désormais.

— Mais…

— De toute manière, tu ne peux retourner par où tu es venue. Moi-même, j’ai essayé, crois-moi… Bon, c’est pas tout, ça, lève-toi, je dois te mener au contremaître qui t’assignera ta tâche.

— Ma tâche ?

— Ben oui, tu ne crois tout de même pas qu’on va te nourrir à ne rien faire. Allez viens, on va monter au premier. »

Sally sut alors que la titanesque bâtisse occupait plusieurs hectares, et avait trois étages. Elle n’était pas un simple agglomérat de maisons individuelles, car dans ce cas, on relèverait des styles différents, le bâtiment était homogène. Il y avait de longs couloirs desservant divers compartiments et salles ; la gamine ne connaissait pas la destination de la plupart, tout ce qu’elle savait était que la Maison transformait des céréales en pâte, dont la majorité était envoyée, elle ne savait vers où.

La petite fille ne fut pas abattue par ce que Vindeu lui avait dit. Elle se rappelait parfaitement de la localisation du tunnel, elle ne pensa pas avoir de difficulté à retourner chez elle, dès qu’elle pourrait sortir du bâtiment. Elle crut alors que Vindeu ne se souvenait tout simplement plus de l’endroit où elle-même avait débouché sur cet endroit.

 

A suivre

 

RAHAЯ

 

L'ENVERS DE MOEBIUS - 2/7 - RAHAR
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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