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Coincidence, ou pas, l'exposition comme toujours très intéressante de l'abbaye de Daoulas cette année s'intitule "Bonne fortune et mauvais sort" dont le scénographe est Guliver (on trouvera son lien en bas de page et donc des informations et d'autres belles photos sur cette expo). L'exposition consacre une place importante à la voyance, surtout au XXe siècle et principalement chez les occidentaux. Je n'avais pas terminé ma lecture de cette histoire de Rahar quand je l'ai visitée, j'ai eu envie d'évoquer Marcel Belline, qu'on a désigné comme "le plus grand voyant du XXe siècle" justement et de présenter la photo de la reconstitution de son cabinet à Paris. Je n'ai pas lu ses livres, j'ai admiré ses toiles, car il lui arrivait de peindre ses visions, je retiens (sans être catégorique) l'impression que c'était aussi un homme prudent dans ses interprétations, comme l'est Bill Evezé, le jeune voyant de la ville de Friy, pas encore très sûr de lui mais qui ne se trompe pas, en dépit de ses prénom et nom, délicieuse facétie de Rahar ! Et, à propos de noms et prénoms, attendez-vous à découvrir enfin ceux du jeune voyant de la cité d'Yveuldède, nouveau clin d'oeil de Rahar certes, mais qui soufflera sur nous un grand vent épique venu de plus de 2000 ans avant Jésus Christ, évoquant un héros mésopotamien qui n'a pas laissé insensible non plus le célèbre romancier de science-fiction Robert Silverberg, qui apparaît dans la série télévisée Docteur Who, j'en passe et des meilleurs ...
Note de Lenaïg

LE NÉCROMANT - 2/4 - RAHAR

Alors que les paysans se concertaient pour organiser les recherches, Ram cherchait des indices. Le sol largement piétiné suggérait la présence de plusieurs individus, ainsi qu’une brève lutte. L’ado remarqua des tracés apparemment aléatoires. Leur signification lui sauta immédiatement aux yeux, Nèfe et lui avaient développé depuis leur enfance, une sorte de code scripturale personnel. La rha-compteuse avait été enlevée par des sbires de la cité d’Iveuldède ; le signe en forme de crâne stylisé était formel. En effet, le logo désignant cette cité était le crâne, signifiant qu’elle abritait le meilleur nécromant de la Terre… enfin, du monde connu.

Les cheveux de Ram se dressèrent sur sa tête. Comme tout le monde, il avait entendu des histoires plus fantastiques et flippantes les unes que les autres, sur des pratiques horribles des membres des guildes des mediums ; on disait qu’ils faisaient des sacrifices humains et enlevaient des gens dans ce but. Avant de les tuer, ils leur faisaient subir des tortures atroces au cours de rites diaboliques. Affolé, le jeune dessi-maître se rua chez le maître de sa guilde.

Le maître Bricoleur sollicita une réunion du Conseil pour exposer la grave accusation du dessi-maître Ram Sèce. L’ado était évidemment présent pour que les membres du Conseil pussent obtenir de lui des précisions sur l’éventuel enlèvement de la rha-compteuse Nèfe Hertary. Étant des politiciens soucieux de préserver la paix et la bonne entente entre les cités, les conseillers exigeaient des preuves solides, avant d’accuser formellement Iveuldède de rapt crapuleux.

« Nous sommes désolé jeune Ram, mais nous n’avons que ton interprétation discutable de gribouillis dans la poussière. Cela n’indique nullement que la rha-compteuse Nèfe ait été enlevée.

— Mais vénéré sage, je reconnais formellement le langage que Nèfe et moi utilisons depuis notre enfance. Attaquons Iveuldède, elle ne résistera pas à nos bombes explosives.

— Allons, impétueux dessi-maître, la violence ne résout pas tout, le modéra un conseiller.

— Permettez-moi de suggérer l’aide d’un de nos voyants, intervint le maître Bricoleur.

— D’accord maître, que l’on mande Bill Evezé, c’est notre… hum meilleur voyant. »

La cité de Friy avait évidemment sa guilde de mediums, mais ses membres se composaient surtout de guérisseurs et d’amis de la nature qui aidaient les agriculteurs à cultiver les bonnes plantes sur les sols appropriés, à choisir le meilleur fourrage pour les différentes bêtes… en cette ère où il n’existait pas d’ingénieur agronome. Ses voyants étaient médiocres, myopes en quelque sorte, et elle n’avait pas de nécromant ; cette indigence importait peu, puisque la prospérité de la cité n’en dépendait pas.

Seuls les maîtres et les membres du Conseil connaissaient la vraie nature des mediums. Pourquoi ne démentaient-ils pas les mythes pour enrayer la superstition ? C’était peut-être une stratégie politique pour exercer un certain pouvoir sur les simples citoyens, une pratique millénaire qui hélas perdurait.

« Je puis vous rassurer, affirma le voyant Bill, on ne veut pas de mal à la jeune Nèfe.

— Mais elle a bien été enlevée, n’est-ce pas ? demanda avidement Ram.

— Est-ce que ce sont les citoyens d’Iveuldède ? s’enquit un conseiller.

— Ben je ne sais pas, hésita Bill, mais Nèfe semble sûre de la nature du tatouage qu’elle a vu et qu’elle a pu dessiner dans la poussière.

— Mais pourquoi l’a-t-on donc enlevée ? demanda le maître Compteur qui était aussi présent.

— Il semblerait qu’on a besoin de son aide pour trouver quelque chose, fit Bill, après un bon moment de concentration.

— Ces malotrus ne pouvaient donc pas le demander poliment ? s’indigna un conseiller.

— Je crois que c’est un secret que ces gens, s’il s’agit bien de ceux d’Iveuldède, ne veulent pas partager. Je pense qu’ils savent que Friy n’a que des voyants… modestes, et que nous ne pouvons pas les accuser formellement.

— Oh, les fieffés coquins ! s’exclama un conseiller. Mais est-ce que ce secret pourrait nous être éventuellement bénéfique ?

— Je sens qu’il serait profitable à beaucoup de cités, dit prudemment Bill, après mûre concentration.

— Eh bien, quoi qu’il nous en coûte, conclut l’Aîné, nous n’avons aucun recours légal.

— Mais on ne peut pas abandonner Nèfe, protesta Ram, nous ne savons pas s’ils vont la torturer.

— Comme je l’ai dit, pontifia l’Ainé, on ne peut intervenir officiellement, et nous ne pouvons nous permettre de griller la couverture de nos espions. Si l’un quelconque d’entre vous ose prendre quelque initiative, nous ne nous opposerons pas, mais nous serons obligés de le désavouer formellement s’il est capturé… Et puis Bill nous a assuré que Nèfe ne craint rien.

— C’est bon, moi je vais aller la délivrer, décida Ram, je peux me passer de votre appui. Et non, maître Bricoleur, je n’ai besoin de personne d’autre : plus on est nombreux, plus les risques d’être démasqués sont élevés. »

Ram ne pouvait pas blâmer le Conseil. Celui-ci devait suivre la voie sage mais tortueuse de la diplomatie, pour maintenir la paix, sinon la bonne entente entre cités voisines dont les intérêts économiques coïncidaient. Si le voyant Bill avait ressenti un quelconque risque pour la rha-compteuse Nèfe, la décision du Conseil aurait probablement été autre.

Le jeune dessi-maître alla au labo de chimie de sa guilde. Il pria un decca-maître de lui tracer un tatouage provisoire au bras, imitant celui d’un citoyen d’Iveuldède, et qui puisse tenir quelques jours, même en cas de douche. Le chimiste accepta de bonne grâce, après que Ram lui eût expliqué son projet de sauvetage de Nèfe. Puis le jeune homme attendit la tombée de la nuit pour partir à l’aventure, direction la cité d’Iveuldède. Mais avant son départ, il se faufila discrètement dans le labo des métallos pour « emprunter » un petit pistolet et quelques cartouches correspondantes ; il espérait bien ne pas s’en servir, mais l’arme servirait plus à le rassurer et à réaffirmer son courage.

Enfermée dans une pièce sans fenêtre, avec seulement un haut soupirail, Nèfe réfléchissait sur son sort. Elle n’entendait pas de bruit de circulation, ni le brouhaha normal d’une agglomération animée, mais d’après les tatouages de ses ravisseurs, elle pensait être retenue dans la cité d’Iveuldède. On ne l’avait pas malmenée, ni maltraitée. Le but de l’enlèvement n’était certainement pas l’obtention d’une rançon, les parents de la jeune fille étaient de simples agriculteurs, sans fortune personnelle. D’ailleurs, pratiquement personne n’avait de biens superflus, l’économie des communautés ressemblait à une sorte de kolkhoze amélioré où tous les besoins fondamentaux de chacun étaient satisfaits.

Elle finit donc par se résoudre à attendre que quelqu’un voulût bien l’informer sur son sort. Elle était persuadée que Ram avait bien reçu son message, et qu’on prenait toutes les dispositions pour la délivrer. Elle en était à ces réflexions, quand la porte s’ouvrit sur un jeune garçon. Il paraissait hautain et arrogant, comme s’il sortait de la cuisse de Jupiter. Il avait une chemise sous le bras qu’il ouvrit.

« Tu n’a rien à craindre, Nèfe Hertary. Dès que tu auras répondu de façon satisfaisante à quelques questions, tu seras ramenée chez toi.

— Mais il suffisait simplement de demander gentiment, s’indigna la rha-compteuse. Vous n’aviez pas besoin de m’enlever pour ça, je ne détiens pas de secret vital.

— Nous avons nos raisons de procéder ainsi. Regarde cette figure, tu as déjà vu ce paysage, n’est-ce pas ? »

Un simple coup d’œil suffit à Nèfe pour reconnaître l’alignement remarquable des deux pics. Sa formation incluant la géographie, la prédisposait à retenir quasi automatiquement des particularités insolites du terrain. Quand Ram et elle étaient allés récupérer le générateur Gamma des dieux… enfin, des Cousins, selon ce rigolo de Ram, elle avait bien remarqué ces deux pics au retour. Pourquoi cet endroit intéressait-il donc la cité d’Iveuldède ?

« Je vois que tu reconnais le site. Je suppose que tu pourrais retrouver l’endroit où tu l’as remarqué, tu es une rha-compteuse. Nous allons y aller, tout à l’heure.

— Qu’y a-t-il donc d’intéressant là-bas ?

— Cela ne te concerne pas. Une fois que l’endroit sera formellement identifié, tu seras ramenée chez toi. »

Le garçon appela le geôlier et sortit sans rien ajouter. Ce dernier profita de l’occasion pour apporter quelque chose à grignoter pour la captive.

« Qui est donc ce petit freluquet, lui demanda Nèfe, c’est le rejeton d’un conseiller influent ? »

Le geôlier faillit s’étrangler d’indignation et sa main libre s’était instinctivement levée pour gifler. Mais la rigueur de la discipline arrêta net le geste amorcé.

« C’est le célèbre Gilles Gamèche, répondit le maton, avec une ferveur qui serait touchante, s’il avait parlé d’une divinité. Il tenait pour acquis que le monde entier savait qui était ce Gilles.

— Ah, je me disais aussi que mon enlèvement est tout de même important pour qu’une sommité se dérange pour moi, remarqua Nèfe avec sarcasme.

— Réjouis-toi, c’est un grand honneur d’être remarqué par maître Gilles. »

Une heure plus tard, un bateau fut affrété, et outre les deux membres d’équipage, cinq bricoleurs, deux compteurs, ledit Gilles, un homme d’arme, et enfin Nèfe, en furent les passagers. Du court trajet du lieu de sa détention au quai, la rha-compteuse ne pouvait se repérer et reconnaître la cité. Elle avait vu les deux pics, non loin de la plaine aux mesas. À partir de Friy, il fallait deux jours de voyage, mais depuis Iveuldède, une journée suffisait largement.

 

A suivre

 

RAHAЯ

LE NÉCROMANT - 2/4 - RAHAR

Illustrations :

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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