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L'ours est un écrivain comme les autres - Compte-rendu de lecture, Lenaïg

Formidable fable, scintillante satire. Quelque chose de magique est à l'origine de cette ahurissante histoire. Tous les actes de l'ours sont de sa propre initiative, il se crée une nouvelle identité, il cherche aux bons endroits et sait ingénieusement exploiter ses découvertes, aucun poulet aux petits pois (un mets qu'il apprend à délicatement apprécier, devenu maître dans l'art de manier couteau et fourchette) ne lui tombe tout cuit dans la gueule, il apprend à parler humain en transformant ses grognements. L'ours prouve par son exemple la véracité de l'adage : Aide-toi, le Ciel t'aidera. Sa Providence, son deus ex maquina, c'est l'auteur du roman, William Kotzwinkle, un habitant du Maine, état qu'on aperçoit en arrière-plan, dans un fort parfum de nature et où est resté le véritable écrivain doublement (et plus) malchanceux dans le roman, un humain bien sûr, Arthur Bramhall, universitaire qui croyait avoir trouvé la bonne cachette pour son manuscrit, au pied d'un arbre. L'ours quitte le Maine définitivement mais l'écrivain malchanceux y reste, entouré de personnages hautement pittoresques et profondément gentils (une bénédiction dans notre monde en perdition, avis personnel). Ce qui arrive à Art, ma foi, est, au final, aussi fantastique que la destinée de Dan Flakes, l'ours ainsi par lui-même nommé !

Triomphent dans le roman les vertus de l'Innocence Intelligente Qui Ose, dans un monde de requins, une audace dénuée de cynisme, mu par un égoïsme "bonhomme" entièrement consacré à la satisfaction de la gourmandise. L'ours est un pur gentil, qui ne devient méchant que lorsqu'on le gêne dans la poursuite de son objectif. Si l'ours montre parfois les dents, inspirant une crainte passagère autour de lui, Les requins eux-mêmes ne les montrent jamais, les dents, ils sont trop policés pour cela, leurs moteurs sont l'attrait de l'argent et l'ambition, incontestablement ; pourtant, ces humains ambitieux qui croisent la route de l'ours et pour la plupart lui construisent sa réussite, conservent une étonnante fraîcheur et naïveté, même s'ils les ont enfouies profondément en eux. Quant à l'ours, pour lui la richesse est dans sa réserve de pots de miel, son trésor.

Comme dans tout bon roman américain qui se respecte, le président des Etats-unis d'Amérique fait une apparition et rencontre l'ours, devenu héros national pour avoir sauvé la vie du vice-président mais l'ours n'est nullement sensible à son exploit, il s'en fiche d'être un héros, le mot ne lui "parle" pas, sa plus grande fierté est qu'un jour on lui dit : "vous êtes une personne ..." et la fin de la phrase n'a aucune importance pour l'ours, ce qui compte c'est qu'il l'est, enfin, une "personne" !

A l'inverse du conte Les habits neufs de l'empereur d'Andersen,  l'ours n'est pas nu ! Il a sa fourrure, bien sûr, mais il prend soin de se vêtir, et de mieux en mieux au fur et à mesure de son succès-, aucun humain autour de lui ne "voit" l'ours comme tel mais comme il s'est présenté dans le monde des humains, c'est-à-dire un humain et surtout un "écrivain". Son deus ex maquina William Kotzwinkle, prouve qu'il l'est, la Providence de son ours, en lui épargnant des rencontres frontales avec ... des chiens et des enfants, à qui on ne la fait pas : un ours est un ours ! Pour les chiens, l'ours leur échappe parfois de peu mais grâce à son énergie. Pour les enfants, heureusement, à mon avis, qu'il ne se trouve pas face à face avec eux, mais peut-être les aurait-il mis dans sa poche, les enfants raffolant des gros nounours et, par ailleurs, s'ils s'étaient égosillé, ces enfants : "Dan Flakes est un ours !", allons savoir si les adultes les auraient crus !

Il y a un tabou qui est envoyé valser par-dessus les moulins, celui de la zoophilie ! Tout en lisant, j'entrevoyais cette possibilité et je me disais : "l'auteur n'ira pas jusque-là !". Mais si ! Rien de laid ni pornographique mais la barrière est franchie. L'ours se fait sans effort des conquêtes féminines et, réticent d'abord parce que les femelles humaines ne l'attirent pas avec leurs jambes épilées, pas assez de poils à son gré, il se laisse prendre au jeu dans un engrenage de quiproquos et de malentendus. Les extases restent très poétiques ! L'une de ses partenaires trouve que, décidément, il ressemble à ... Hemingway. Il faut soi-même franchir le pas et se plonger entièrement dans cet univers fantastico-réaliste pour ne pas être rebuté par l'idée, mais cet ours-là est très propre (il a appris à l'être), il "change de slip tous les jours" comme il aime à le préciser à des interlocuteurs même très haut placés. Ceci n'est qu'une réplique parmi tant d'autres qui m'ont fait rire aux éclats chez moi et sous cape dans les transports en commun.

Malgré toutes ses bonnes manières acquises au prix de gros efforts, l'ours ne peut réprimer toujours certains instincts propres à un ours, comme de subitement se rouler par terre, quatre pattes en l'air. Cela aussi est récupéré par son entourage qui évoque une tare héréditaire, surtout que l'ours, dans un nouveau trait de génie, a trouvé le moyen de s'acheter un titre de lord anglais qui était à vendre et qui le pare d'un immense prestige en Amérique.

Dans la librairie où je me suis procuré cet ouvrage, qui était recommandé par une jeune dame du lieu, je me suis approchée de la caisse en plaisantant : "Ce titre est bien accrocheur et, en plus, vous le recommandez ! Comme j'ai besoin de m'évader dans la bonne humeur, je vais vous poser une question pas digne d'un lecteur dit "éclairé" qui n'attend pas obstinément qu'une histoire se termine bien, est-ce que ce roman se termine BIEN ? Quoi qu'il en soit, je le prendrai quand même !" Ce roman fait à peine 280 pages mais il est si riche et dense que je n'ai fait ici qu'effleurer son contenu. Je ne révèle pas la réponse de la jeune libraire, j'écris juste que mon impression qui reste après la lecture est excellente.

Lenaïg

Tag(s) : #Articles, #Petits bonheurs

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