Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La tante à la barbe qui pique - 2/2 - RAHAR

Évidemment, Charles ne voulait pas brusquer la vieille bique et devait ronger son frein. Ainsi donc le magot de la tante était dans la maison même. Cela donnait de nouvelles perspectives, pensa l’affairiste. Julie qui n’avait que des relations pour le moins superficielles avec le reste de la famille, n’hésitait pas à broder et à mentir sans vergogne. Elle était sûre que personne ne viendrait jamais la contredire, la tante Élodie semblait vraiment oubliée du monde. Au dîner, Firmin leur avait concocté un menu végétarien : il n’était pas allé chasser, ces temps-ci. Ils dinèrent aux chandelles, il n’y avait plus de carburant pour le groupe électrogène, dixit le majordome.

 

Charles monologuait avec fièvre en tournant comme un lion en cage, tandis que Julie s’affairait dans la salle de bain.

« Tu imagines, Julie ? Le magot de la vieille est ici ! Il est peut-être facile de s’en emparer. Tu as dit qu’il n’y a pas de coffre-fort, n’est-ce pas ?

— La dernière fois où j’étais venue ici, peut-être, fit-elle à la cantonade. Après, je ne sais pas. Mais Charles, tu ne vas pas la persuader de nous financer ?

— Je suis partisan du moindre effort. Et puis ça peut être épuisant de la baratiner, je sens qu’elle est méfiante, malgré son accueil apparemment chaleureux. De toute façon, son pognon ne lui manquera pas, tu as constaté comment elle vit.

— C’est vrai, elle n’achète pratiquement rien, sauf le carburant pour le groupe ; mais elle peut aussi s’en passer, n’est-ce pas.

— Alors on attend jusqu’à onze heures, puis on va explorer la bicoque. J’ai remarqué que le parquet est en excellent état et ne grince pas.

— Et si le magot était dans sa chambre à coucher ? Je préfèrerais qu’on ne fasse pas de mal à tante Élodie.

— à mon avis, la propriété est trop isolée pour craindre un quelconque cambriolage, ta tante ne doit pas être parano au point de dormir littéralement sur son oseille. »

 

Munis de torches, les deux complices sortirent sans bruit de leur chambre. À l’étage, outre leur chambre, il y en avait deux autres, sans parler de celle de la tante. Quoique la possibilité que le magot fût entreposé dans l’une d’elle fût infime, Charles avait préconisé de vérifier.

 

En entrant dans la deuxième chambre d’ami, Julie frissonna : elle avait l’impression que la température était basse, beaucoup plus basse qu’ailleurs. Mais elle garda pour elle sa pensée, ne voulant pas passer pour trop imaginative. Comme ils s’y attendaient, malgré une fouille minutieuse, ils ne trouvèrent pas le moindre billet. Malgré la portée limitée des faisceaux, ils virent des toiles d’araignée ; ni la tante, ni Firmin, ne se fatiguaient visiblement pas en faisant le ménage.

 

En sortant de la pièce derrière son mari, Julie entendit comme un vague murmure indistinct. Habituée à ourdir des machinations en plein jour, elle attribua cette sensation à une hallucination due aux circonstances et à l’atmosphère nocturne du lieu ; elle devait reconnaître qu’elle avait peur du noir, malgré la présence théoriquement rassurante de Charles.

« Charles !...

— Chut ! Tu veux réveiller la maisonnée ?

— Mais Charles, quelqu’un… quelque chose a touché mon épaule.

— Froussarde ! Tiens, regarde, y a personne. Laisse pas vagabonder ton imagination, pense uniquement au fric… Descendons, allons voir le boudoir et la bibliothèque. Passe donc devant. »

 

Alors qu’ils dépassaient la chambre de la tante, ils ne virent pas la faible lueur qui sourdait de sous la porte. Ils eurent de la chance qu’aucune marche ne craquât. Ce fut avec soulagement que Julie foula le carrelage du rez-de-chaussée. Mais elle sursauta et son cœur bondit dans sa poitrine, quand la lumière de sa torche accrocha fugitivement une forme assise dans un fauteuil du salon. Charles retint un juron, quand il buta contre sa femme qui avait pilé sans crier gare.

« Quoi !?

— Fi… Fifi… Firmin est en train de dormir dans un fauteuil du salon.

— Où ça ?... Oh le con ! Il ne peut pas dormir dans l’une des chambres là-haut ?

— Attend Charles, il a l’air bizarre. Éclairons-le pour voir.

— Mais on va le réveiller, ma cocotte… Holy shit ! »

 

Julie réprima un cri d’horreur. Ils avaient devant eux un corps momifié. Le cadavre était vêtu des habits du majordome, mais les vêtements étaient délavés et élimés par le temps depuis des décennies. Pourquoi donc tante Élodie et Firmin avaient-il cette momie dans le salon, et qui était-ce ? Pourquoi ne l’ont-ils pas enterré ?

 

Julie hurla de terreur et Charles fit un bond en arrière en jurant abominablement, quand la momie tourna la tête vers eux, les regardant avec se yeux ratatinés comme des raisins secs. Entraînant son mari, Julie se rua dans le boudoir, et le couple s’y barricada. Un horrible soupçon effleura l’esprit de Charles.

« Attend un peu ma cocotte, et si c’était Firmin ?

— Quoi, Firmin aurait tué ce type ?

— Mais non, je veux dire que la momie, c’est Firmin.

— T’es dingue, c’est Firmin qui nous a accueilli et fait la popote, tu t’en souviens ?

— Tu crois ça ? Dis-moi, est-ce que tu ne ressens pas un petit creux à l’estomac ?

— C’est curieux que tu en parles, c’est comme… si je n’ai pas dîné… Tu ne veux pas dire que nous avons été servis par… un fantôme ? et que nous avons mangé un repas imaginaire ?

— As-tu une autre explication ?

— Et est-ce que tante Élodie…

— N’en sais rien. Enfin, il est fort probable qu’elle a aussi clamsé depuis belle lurette… Tiens, éclaire le boudoir, tu vois toutes ces toiles d’araignée et toute cette poussière ? Je crois qu’il y a longtemps que la bicoque est abandonnée… Et puis, profitons de l’occasion pour chercher le magot. Fouille le classeur, moi je vais regarder dans les tiroirs du bureau. »

 

La cupidité avait fait oublier la terreur de la momie animée. Julie s’affaira sur le classeur, s’empara d’un coupe-papier pour en forcer la serrure. Mais elle ne vit que de la paperasse. Charles en était à batailler contre la serrure d’un des tiroirs, quand la porte du boudoir s’ouvrit. La tante Élodie, nimbée d’une vague phosphorescence, apparut sur le seuil. Julie sursauta.

« Ahaa, petite intrigante scélérate, ainsi c’est pour me dépouiller de mon bon argent que toi et ton vaurien de mari êtes venus ici !

— Calme-toi tante Élodie, bredouilla Julie, comme l’a dit Charles, nous allons faire fructifier ton argent.

— Parce que tu crois que je vais gober tes salades peut-être ? Puisque vous êtes si avides, vous aurez tout le loisir de contempler ma fortune. »

La si charmante vieille dame s’était transformée en une terrible furie, aux yeux de braise.

 

Dix ans plus tard, deux couples de randonneurs passaient par hasard sur la propriété. Le verger redevenu sauvage, était méconnaissable, d’autres essences s’étaient mêlées aux arbres fruitiers. La maison avait apparemment résisté au temps. Curieux, les quatre jeunes gens visitèrent la maison abandonnée. Ils virent ainsi une momie avec une livrée de majordome dans le salon, les momies d’un couple dans un boudoir envahi de toiles d’araignée, le corps ratatiné d’une vieille femme dans le lit d’une chambre à l’étage ; dans une armoire, ils virent des liasses et des liasses de billets de banque.

 

Fin

 

RAHAЯ

 

Illustration : le verger abandonné, photo de Luc Neuville
flickr.com

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :