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JOURNAL D’UNE PIONNIÈRE - 3/3 - RAHAR

220e jour

Je viens de me rendre compte que ma maladresse avait commencé à lâcher prise. Avant-hier, je m’étais confectionné une table de nuit plutôt décente, sans m’être tapée sur les doigts une seule fois. Et aujourd’hui, j’ai ramassé les œufs des cronks sans en casser un seul.

J’ai décidé de varier un peu mon ordinaire en allant chasser. Il y a une sorte de petite gazelle, sur Miranos 5. Je suis décidée à en goûter. J’ai sorti le fusil laser et y ai mis une lunette, me méfiant encore de ma maladresse.

Une gazelle broute paisiblement dans une clairière. Ne connaissant pas encore la créature humaine, la plupart des animaux ici se montrent peu farouches. Le rayon a atteint sa cible à la cuisse. La bête est tombée, ahurie. Elle a tourné sa tête vers moi, les yeux humides d’incompréhension. J’ai reçu le choc de ce regard éperdu. Un sentiment inconfortable de culpabilité a oppressé mon cœur. Oh meeerde ! Qu’ai-je fait ? Malgré la lunette, j’ai raté le cœur. La gazelle ne se débat même pas ; un bipède est résolument différent de ses habituels prédateurs à quatre pattes. La pauvre bête semble attendre une aide, un réconfort de la part de cette étrange créature que je suis. Les larmes aux yeux, je me suis agenouillée doucement près de l’animal blessé et ai sorti de mon sac la trousse de secours qui ne me quitte jamais. Le fusil ne sortira plus de l’armoire…

 

353e jour

Le récepteur delta s’est animé. Je rassemble fébrilement mes rapports en désordre sur la table. Le vaisseau de transport attend en orbite. Il ne reste plus que douze jours avant qu’une fournée de pionniers ne foule la terre de Miranos 5. Les derniers rapports seraient d’abord méticuleusement décortiqués ; Neworld Inc est incroyablement précautionneux.

Je contemple fièrement le paysage. Ma bicoque est devenue un charmant petit cottage. Un jardin bien entretenu jouxte le potager dont les lattes de la palissade se tiennent au garde à vous. Plus loin, les minous que j’avais apprivoisés, jouent à se poursuivre, sentinelles zélés de mes céréales contre les griffs ; je leur abandonne de bon cœur les cronks réformés. J’ai achevé un peu en avance mon programme et je crois bien que la guigne s’est résignée à se détacher de moi… J’ai maintenant assez de loisir pour regarder un film. J’ouvre pour la première fois le carton des cristaux vidéo. J’hésite entre Mission très possible 3, Les dix amants sont éternels et Docteur Virago.

 

365e jour

« Madame la Présidente !? C’est un grand honneur.

— Alors Mélissa, je crois que la mission est couronnée de succès, et c’est grâce à vous. Vous avez accomplis un boulot formidable

— Merci, madame la Présidente, mais je n’ai fait que mon travail, vous savez.

— Et modeste avec çà ! Allons rejoindre l’estrade. Vous méritez bien la coupe d’or des meilleurs agents.

— Attendez ! Voudriez-vous satisfaire ma curiosité, madame ?

— Volontiers… enfin dans la limite de mes possibilités. Que voulez-vous savoir ?

— Eh bien, j’avoue que la question a longtemps trotté dans ma tête, je me demandais pourquoi avoir choisi une personne comme moi ? Je suis une faible femme, je n’ai pas été entraînée par la NASA ni été dans les marines, je suis maladroite et la malchance me poursuit. Il y a des tas d’athlètes qui sont intelligents et bien plus capables pour une mission de ce genre. Je ne compte plus les fois où j’ai failli périr, justement à cause de ma maladresse et de ma malchance.

— Vous avez dit « failli », c’est la clef de notre succès. Très bien, je vais vous dévoiler le grand secret de la Compagnie.

« Comme vous le savez, la Terre est confrontée à de grandes difficultés démographiques et économiques. La technologie ayant mis à notre disposition le moyen d’explorer d’autres planètes, l’émigration a été une des solutions à ces difficultés. Vous connaissez également les échecs cuisants qui ont mis bien de compagnies d’émigration sur la paille. Certaines avaient foncé tête baissée et avaient immédiatement débarqué des pionniers sur des planètes, sans avoir pris le temps de recueillir de plus amples informations. D’autres ont pêché par excès de précaution et ont dépensé beaucoup trop de temps et d’argent. Certaines ont essayé un compromis entre besoin d’informations et rapidité d’installation. Mais leur grand défaut, c’est d’avoir envoyé comme testeurs, des surhommes surentraînés, aux réflexes vifs, aux connaissances quasi encyclopédiques.

« Mais il ne faut pas oublier que les pionniers sont des gens ordinaires à qui on ne peut exiger un entraînement de commando. Là où des soldats pourraient vivre, eux pourraient ne pas survivre. Nous avons donc conclu que seul un testeur qui représenterait le pire des pionniers nous assurerait le maximum de chance pour le pionnier moyen. En passant, ne croyez pas que vous étiez seule sur la planète : un satellite d’observation vous surveillait constamment, nous ne voulions surtout pas vous perdre.

— Ne pas gâcher plutôt votre investissement.

— Ne soyez pas amère ou cynique. Nous sommes une compagnie commerciale. Sachez qu’il n’est pas facile de trouver la perle rare, et notre sélection est tellement drastique que c’est notre société qui possède le moins de testeurs en terme d’effectif. Nos prospecteurs ont pour tâche de repérer des personnes ayant votre profil, de les suivre discrètement et d’attendre le moment propice pour les convoquer. Nous savions tout de vous, des années avant notre premier contact. Nous avons attendu le moment critique pour que vous ne risquiez pas de refuser notre offre : ces travaux d’investigations coûtent tout de même une fortune. J’espère que vous ne nous en voulez pas.

— Je vous comprends. En tout cas, il m’aurait été difficile de renoncer au salaire mirifique que vous m’avez promis. Et puis, je pense que j’y ai pris goût. Je m’attends maintenant à la prochaine mission.

— Hélas, c’est terminé pour vous. Vous pouvez, soit rentrer sur Terre, soit rester sur Miranos 5. Ce dernier choix peut être judicieux : vous pouvez être d’une aide précieuse pour les pionniers.

— Mais pourquoi ne pourrai-je plus effectuer d’autres missions ?

— C’est simple. Vous ne répondez plus à nos critères. Nous avons constaté que votre maladresse a disparu, vous vous êtes améliorée. Par la force des choses, votre malchance s’est estompée. Vous êtes devenue une super-pionnière. Nous vous avions consacré de lourds investissements, mais nous en avons tiré un profit satisfaisant. Tout le monde a trouvé son compte. En prime, je pense que vous allez trouver facilement votre âme sœur maintenant. Bonne chance, Mélissa. »

 

Fin

 

RAHAЯ

***

Photo de gazelle femelle signée Dominique Mignard, et magnifique galerie de "reduncas" mâles et femelles à aller visiter :

http://mammiferesafricains.org/2014/02/redunca/

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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