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JOURNAL D’UNE PIONNIÈRE - 2/3 - RAHAR

Je suis née sous le signe de la poisse. Prématurée, la sage-femme avait déjà eu un mal fou pour me ranimer. Mon père, un policier irlandais, n’était pas présent, étant pris par une enquête ardue. Ma mère, interprète malaisienne, une belle mais frêle créature, avait mal vécu sa grossesse. Enfant, j’avais tout de même repris mon retard, mais maladroite comme pas deux, rien ne me fut épargné : écorchures, plaies et bosses, plus que la moyenne statistique. Toutes les maladies infantiles m’étaient passées dessus. A l’école, on m’avait donné le sobriquet de « Calamity » : fournitures cassées, encre renversée, dégâts à la cantine, et j’en passe et des meilleures. Au collège, mon nouveau surnom était « Tornade-à-rousseur » (j’avais hérité les taches de mon père), tout un programme.

Quoique la guigne s’accrochât à moi telle une ombre maléfique, j’ai terminé tant bien que mal les études dans la moyenne. Je me rappelle encore les devoirs égarés, accidentellement salis ou déchirés. Je m’étais spécialisée en biochimie et avais laissé un souvenir impérissable par les dégâts que j’avais causé dans les divers laboratoires. Néanmoins, j’avais décroché, quoique péniblement, mon diplôme. Mon père avait reçu une balle, suite à une échauffourée avec des malfrats, et était devenu invalide.

Quant à ma vie sentimentale, je n’avais pu garder aucun petit ami plus d’une semaine. Ma petite figure ronde n’était pas dénuée de charme avec ses taches de rousseur, mais une poitrine peu généreuse et un corps androgyne n’attiraient manifestement pas beaucoup la gent masculine ; en vérité, c’était surtout ma maladresse congénitale qui décourageait les garçons. Une boisson renversée sur un pantalon, cela passait, mais deux ou trois fois, c’en était trop.

J’étais considérée comme une employée intelligente et consciencieuse. Mais les retards involontaires et mes bévues m’avaient privé d’une situation stable. La fierté m’avait empêché de pleurer auprès de mes parents, et je m’étais entêtée à rester dans mon petit studio minable. A dire vrai, le temps que je mettais à chercher un boulot était supérieur à celui où je travaillais avant d’être remerciée.

Je n’avais plus assez d’argent pour payer mon loyer. J’espérais que le peu qui me restait tiendrait jusqu’au prochain emploi hypothétique. Mais j’étais sceptique. J’eus alors des pensées suicidaires, pour mettre fin à cette vie sous l’ombre de la malchance. C’était dans cet état d’abattement que je reçus une convocation de la Neworld Inc.

Je passais des tests pour le moins farfelus, compte tenu de ma spécialité. Quel intérêt y avait-il à décortiquer mon enfance ? Et que venaient faire ici mes préférences sexuelles ? Les questions sur la biochimie étaient ridiculement élémentaires et apparemment succinctes. Oui, j’avais fait un peu de sport : tennis (pas longtemps), basket (le plus souvent remplaçante), natation (eh ! regardez, un thon dans la piscine !), assez de jogging pour effacer un début d’obésité.

Le dernier entretien fut mené par la présidente de la société en personne. Et là, j’eus le plus grand choc de ma vie. La société prospectait des planètes à coloniser, et elle cherchait des candidats pour tester leur habitabilité. C’était tellement inattendu que j’en étais restée longtemps bouche bée, la mâchoire pendante. J’avais pensé travailler dans un de leurs laboratoires.

Il est vrai que la vie était devenue difficile, sur Terre. La course à l’emploi n’était pas évidente. Les ressources, déjà à la limite de la suffisance, étaient en outre mal réparties. L’avancée de la technologie avait cependant permis la création de vaisseaux performants. Des sociétés s’étaient créées et s’étaient engouffrées dans la juteuse affaire d’émigration sur d’autres planètes. Chacune avait ses méthodes, mais la plupart avait dû glisser rapidement la clef sous la porte : des échecs retentissants avaient décimé beaucoup de compagnies. Neworld Inc avait suscité la curiosité et la jalousie en tenant bon, et même en faisant des profits.

Engagée, je fus assignée à la planète Miranos 5. Je devais y vivre toute une année, seule, et démontrer ainsi la possibilité de la colonisation de la planète. Toute contente d’avoir pu décrocher un emploi, je n’avais prêté qu’une oreille plus que distraite à l’énumération des risques éventuels, toute à mon euphorie. Une bicoque préfabriquée me fut construite, avec le minimum d’équipement. On m’avait donné un programme de travaux à réaliser dans le domaine de l’agriculture, de l’élevage, de l’artisanat, etc. Puis on m’avait abandonnée à mon sort.

Le premier jour, j’ai renversé mon café et me suis brûlé la main. Un sac mal ficelé me fit perdre le cinquième des semences. A la fin de la journée, je comptais cinq blessures, une brûlure et une entorse…

 

A suivre

 

RAHAЯ

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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