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Les cobayes - 1/2 - RAHAR, science-fiction

J’éprouve un moment d’absence. J’entends une sorte de bourdonnement confus, tout semble flou. Je cligne plusieurs fois des yeux, et ma vision devient plus nette. Je regarde autour de moi. Je suis dans une sorte de petite chambre d’hôtel austère : des murs blancs, un lit blanc, une table blanche, un lavabo blanc avec son savon blanc, une douche, une armoire blanche, et une chaise blanche sur laquelle je suis assis. Je porte aussi une blouse blanche… et je suis nu dedans. Je n’ai ni chaussure, ni sandale. La lumière est dispensée par le plafond lumineux.


Je me lève et me dirige vers la porte blanche. Dès que je l’ai ouverte, je suis assailli par un brouhaha. Je débouche sur une immense salle, blanche évidemment, aussi vaste qu’un grand hangar, au plafond lumineux, et je constate que des quatre côtés, d’autres chambres y débouchent. Il y avait des petites tables avec des sièges. Des gens sont assis ou debout, certains déambulent au hasard, comme des égarés. La plupart discutent avec énervement, parfois en gesticulant.


Je reconnais certaines personnes, ils étaient assis à côté ou non loin de moi, dans l’avion. Puis je me fige. Comment me suis-je retrouvé assis dans un chambre inconnue ? Comment nous sommes-nous retrouvés ici, dans ce bâtiment étrange ?


Je me rappelle que ce matin — mais est-on encore le même jour ? — j’ai pris l’avion à Heathrow pour aller à Miami. Je suis un simple employé de banque en mission. Nous avons quitté le crachin maussade de Londres pour le ciel bleu de l’Atlantique. J’ai lié conversation avec certains de mes compagnons de voyage, puis j’ai somnolé. Quelques heures plus tard, j’ai été réveillé par une turbulence. J’ai demandé autour de moi où on était. Le steward nous dit que nous nommes à moins d’une heure de Miami. Soudain, nous sommes entrés dans une sorte de nuage brillant. J’ai ressenti une sorte d’engourdissement, j’ai fermé les yeux… et je me suis retrouvé ici ! À vue de nez, il n’y a pas moins d’une centaine de personnes, certainement les passagers de l’avion. Je m’approche d’un couple qui était assis derrière moi, ce sont un frère et une sœur, des jumeaux, qui allaient effectuer un stage dans une entreprise américaine.


« Dites, vous avez une idée de ce qui se passe ?

— Il paraît que nous avons été enlevés, répondit Marc.

— Vraiment ? Par des terroristes ?

— Non, par des extraterrestres, intervint Sabine.

— Sans blague ! Qui a dit ça ?

— C’est ce vieux type à lunettes là-bas, fit Marc, en désignant un homme assis à une table, entouré de gens. Il prétend être un professeur, un ethnologue. »


Je viens me mêler à la petite assistance et j’écoute. Je ne sais pas si c’est un professeur, mais je me rends compte que c’est indéniablement un érudit.


D’après ce que j’ai compris, nous étions dans le Triangle des Bermudes, quand le phénomène s’est produit. À l’objection de certains sceptiques selon lesquels des dizaines de vol empruntent le trajet sans encombre, le prof rétorque que le « prélèvement » est aléatoire et non systématique. D’autres prétendent que la qualification de zone maudite n’est que pure superstition. Des partisans du prof relatent alors des histoires de navires et d’avions disparus sans laisser de trace, même pas quelques bouts de débris reconnaissables.


Les sceptiques ont maintenu que de tout temps, les navires et les avions disparaissent, à cause de la météo ou de quelque erreur humaine, et que si on ne trouvait pas les épaves, c’était parce que la mer était profonde et le fond boueux, ce qui les dissimulait. Le prof ne se démonte pas et révèle que même la Lloyd admet que les disparitions dans cette zone sont trop élevées, par rapport aux statistiques. Il en va d’ailleurs de même, dans la Mer du Diable, une zone maritime au large du Japon. Des physiciens ont détecté une douzaine de régions d’aberration magnétique et d’anomalie spatio-temporelle, dont une seule sur la terre ferme.


Je ne sais pas trop que penser. Enfin je me dis que nous avons atterri, que pour une raison ou pour une autre, les autorités nous ont isolés, nous ont administré quelque drogue, nous faisant oublier une partie de nos souvenirs, surtout concernant l’atterrissage, l’arrestation et l’administration de drogue. Alors j’interviens en exposant mon doute au prof.


« Cette idée d’enlèvement par des extraterrestres est tout bonnement grotesque, mon bon monsieur. Nous sommes tout simplement séquestrés par le gouvernement.

— Eh bien, je vous rappelle l’histoire de la Mary Céleste, l’un des plus célèbres cas de la marine, retrouvée intacte en 1870, mais vide de toute âme. Je pourrais citer une dizaine d’autres navires retrouvés vides. Il y a encore l’exemple du cargo Rubicon en 1944, où l’on n’a retrouvé que la mascotte, un chien. Et c’est ce dernier cas qui m’amène à penser qu’on a enlevé des êtres pensants et qui peuvent communiquer, contrairement au chien.

— Et qui vous dit que les gens ne sont pas morts ?

— Mais c’est évident : nous sommes ici vivants… pour le moment. »

Là, il m’inquiète avec son « pour le moment ».

« Le prof a peut-être raison, s’écrie une femme qui a ouvert une porte. Venez donc tous voir. »


La porte ne donne pas sur une chambre, mais sur un couloir, lequel est éclairé du dehors par une lumière orangée. On se bouscule pour sortir. Je suis parmi les trente premiers. Et j’écarquille les yeux. Je vois deux soleils, un gros jaune à l’horizon, et un petit rouge, d’où le mélange orangé. Effectivement, nous ne sommes pas sur Terre. Je vois d’autres bâtiments. Je constate que des gens étaient déjà sortis pour explorer notre nouvel environnement. On me dit qu’il y a un grand réfectoire, et un immense bâtiment de loisir avec piscine olympique. C’est bien beau tout ça, mais moi je veux retourner sur Terre.


L’endroit est une plaine, on ne voit aucune culture artificielle, on ne décèle aucune faune, sauf quelques insectes et papillons. En me concentrant, je peux distinguer au loin un oiseau… ou un animal qui vole. La vue s’arrête contre des collines et des forêts. Je ne peux pas dire si cette planète est habitée, enfin je veux dire à part nous, les passagers de l’avion. Je profite de ce que le gros soleil n’est pas encore couché, pour me mêler à quelques individus qui se dirigent vers une bâtisse à part. En y entrant, nous sommes suffoqués. On dirait un entrepôt d’accessoires d’un grand studio de cinéma. À perte de vue, nous voyons accrochés des costumes de toutes les époques. Cela va du vêtement de peau de bête d’australopithèque à la robe de soirée, en passant par la toge romaine et le boubou africain.


On se regarde. Nous avons la même idée. On parcourt le magasin, on cherche quelque chose à notre taille, on mêle allègrement les époques. Puis on ressort. On nous voit, et on se rue vers l’entrepôt. Je dois dire que l’on se sent mieux sans cette blouse blanche qui nous fait ressembler à des malades. Beaucoup sont sortis avec leur propre vêtement.


Une fois le gros soleil couché, nous nous retrouvons au réfectoire. Un mécanisme caché dans le plafond nous descend un plat et un verre. Les amoureux de gastronomie font grise mine. Il y a une sorte de gelée assez peu engageante, et des baguettes d’un vert suspect ; la boisson est d’un rouge cerise. Une fois encore, la voix du prof retentit.


« À mon avis, la gelée contient tous les nutriments dont nous avons besoin, et les… hum baguette sont probablement bourrées de fibres pour un bon transit intestinal ; la boisson doit contenir des vitamines et des oligoéléments.

— Vous êtes sûr que ça ne va pas nous empoisonner ? demanda une mère de famille.

— Si l’on voulait nous voir morts, ç’aurait été lors du phénomène. Allons, mangez sans crainte. »


Malgré l’apparente faible quantité, tout le monde s’est senti rassasié. Mais si c’est le quotidien des êtres évolués, je préfère la bonne cuisine traditionnelle avec ses imperfections nutritionnelles. À quoi bon avoir des papilles si c’est pour les frustrer ? Vers vingt heures (à l’estime), tous ceux qui vadrouillent dehors sont rentrés. Deux heures plus tard, la luminosité diminue et tout le monde dort.


Le lendemain, j’entends des appels. Je frotte mes yeux… et ma mâchoire se décroche : on m’a remis ma blouse blanche, et je suis nu dedans. Je me retiens de hurler de frustration. Je pense avoir le sommeil léger, mais d’une façon ou d’une autre, « ils » m’avaient changé sans me réveiller. Je fais un brin de toilette rapide et vais aux nouvelles. Je vois un attroupement. Un homme est prostré. Je demande ce qu’il y a. On me dit que sa femme a été enlevée.


« Mais elle est peut-être sortie.

— Ah non, il y a des lève-tôt, et personne ne l’a vue. »

 

Nous entendons d’autres appels. Plusieurs personnes ont disparu. La grande salle devient une grande ruche bourdonnante et chaotique.


« C’est ce que je craignais, s’exclama le prof. Ils vont nous prendre
peu à peu.
»


A suivre

 

RAHAЯ
 

Illustrations :

Les cobayes - 1/2 - RAHAR, science-fiction
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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