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LE TROU D’EUBAL - 2/2 - RAHAR, fantastique, horreur

Pat s’est rendu aux arguments de Tom. Ce serait bête de crever au seuil du succès, il faut quitter cet hôtel de malheur. Ils ont maintenant un bon prétexte pour crécher dans la bicoque où se trouve leur trésor, ils n’ont plus longtemps à endurer cette vie minable. Heureusement, il y a une cabine téléphonique près de la maison.


Six des vieux les moins cacochymes sont descendus dans le puits. Au fond, ils trouvent une momie ratatinée comme un sarment, dans des lambeaux de tissu pourri. Une odeur ténue mais infecte plane encore dans le trou. Le puits a été creusé au-dessus d’un cours d’eau souterrain ; l’érosion a creusé un tunnel. Les explorateurs se sont donc divisés pour chercher une fuite en amont ou en aval.


À l’hôtel, le vieil infirmier est en train de noyer le poisson. Il ne peut décemment pas révéler aux touristes le secret du trou d’Eubal, le village a désespérément besoin des touristes. S’appuyant donc sur les rapports avérés de combustion spontanée, aidé par un bagout naturel, il s’efforce de présenter le phénomène comme une version particulière : momification au lieu de combustion. Bien sûr, certains ne sont pas dupes de la pirouette, et sont résolus à prendre le car pour quitter Eubal.


Le soir venu, l’hôtel a livré leur dîner aux deux frères. Les deux malfrats sont plutôt satisfaits de leur journée, ils ont pu sélectionner trois receleurs susceptibles de négocier les cailloux. Demain, ils pourront décider. C’est avec euphorie qu’ils rejoignent leur lit sommairement nettoyé.


Vers les vingt-trois heures, une ombre noire sort du trou de la cave et rejoint la cuisine. Se transformant en une sorte de fumée fuligineuse, elle s’engouffre dans l’escalier. Là-haut, les deux frères semblent rêver, agréablement apparemment : ils sont souriants dans leur sommeil.


Les vieux partis en amont du tunnel ont pu progresser sur une centaine de mètres, avant d’être stoppés par un rétrécissement. Ils n’ont trouvé aucune autre issue possible et ont donc rebroussé chemin. Les autres qui ont pris le côté aval, ont bien constaté des crevasses, mais pas au plafond du tunnel. À un moment, ils doivent faire une pause : l’octogénaire a une crise d’asthme, et malgré son nébuliseur, il doit se reposer un peu. Dehors, la nuit est tombée, mais ils sont de ces gens qui n’ont besoin que de peu de sommeil, certains sont même insomniaques.


Tom est en train de se retourner dans son sommeil, son visage souriant l’instant d’avant, se perle de sueur : son rêve est en train de tourner au cauchemar. Il n’a pas conscience que ses orteils commencent à se ratatiner. Pat, qui dort souvent sur le ventre, laisse pendre son bras. Il ne sent pas non plus ses doigts se racornir. L’ombre noire plane au-dessus des deux frères.

Les vieux qui ont pris le chemin de l’aval, ont continué leur chemin. Ils constatent alors que la paroi devient humide. Il y a probablement une infiltration de quelque étang ou plan d’eau au-dessus d’eux. Ils finissent par trouver le trou au plafond, avec ses gravats par terre. Ils pensaient que le trou débouchait à l’air libre, mais le faisceau de la torche rencontre un plafond. Ils déduisent donc que le trou débouche sur une cave.


Le quinqua consulte son portable et relève les chiffres du GPS. Ils doivent maintenant sortir. Au retour, ils rencontrent l’autre équipe bredouille et la mettent au courant de leur expédition. Après avoir refermé le puits, ils partent à la bibliothèque pour connaître la maison désignée par le GPS.


« Très bien, on a trouvé l’issue, alors on la bouche et c’est tout ? demande le quinqua.

— Bien sûr que ce n’est pas suffisant, déclare l’octogénaire. Il faut d’abord ramener l’égrégore dans le tunnel et le maintenir là, avant de sceller le tout.

— Ah oui, alors comment on fait ?

— Il faut évidemment un appât, et un sort de fixation.

— Tu n’es même pas sorcier.

— J’ai lu des bouquins anciens à la bibliothèque.

— Et tu crois que tu vas réussir ?

— Qui ne tente rien, n’a rien.

— D’accord. Et à propos de l’appât ?

— Il nous faudrait quelqu’un à l’âme noire.

— Et où trouver ça ?

— Ben… On verra. Allez au trou, moi je vais prendre un livre à la bibliothèque avant de vous rejoindre. »


Les jambes de Tom se ratatinent, mais le délinquant ne sort pas de son sommeil. Le bras de Pat se met aussi à se dessécher sans le réveiller. La lune rend l’ombre noire visible, planant au-dessus des dormeurs.


Le gérant de l’hôtel a fait avertir les vieux que deux touristes occupent cette maison, et ils pourraient s’étonner d’une intrusion nocturne. Les vieux n’écartent pas l’éventualité de faire déménager les touristes et de brûler la maison, pour enterrer le trou sous des tonnes de décombre.


Sans réponse des présumés occupants, les vieux entrent et investissent la maison. L’octogénaire semble ressentir quelque chose, peut-être que ses lectures des vieux livres et grimoires ont développé une sensibilité ignorée. Laissant les autres aller à la cave, il monte à l’étage. Il voit alors les deux frères, et constate avec horreur, qu’ils sont en train d’être attaqués dans leur sommeil. Il est certain qu’ils seront momifiés au matin. Il appelle. Ses cris ne réveillent pas les dormeurs.


« Alfred, on a trouvé le trou dans la cave, et ça schlingue un max, dedans. On pense que quelqu’un a découvert le trou en déplaçant un bahut. Mais on ne sait si c’était volontaire ou non, il fait tellement sombre et la cave est encombrée. Et on a trouvé ce sac de pierres précieuses derrière le meuble déplacé.

— À mon avis, c’est un voleur… ou des voleurs qui ont fait ça. Et je crois savoir qui. Regardez bonnes gens, ces dormeurs sont nos appâts.

— Mais Alfred, tu vas faire subir la malédiction à ces pauvres gamins, ce serait cruel !

— Oh mais on ne va rien faire subir, ils sont déjà en train de se faire transformer, voyez.

— On ne peut pas les sauver ?

— L’un de vous-même a dit que je ne suis pas un sorcier. Eh bien je ne le suis pas, alors on ne peut rien faire. Et quand bien même, réfléchissez : combien de gens de notre communauté vont mourir cette nuit-même ? Et vous auriez pitié de deux gredins qui pourraient aider à arrêter la malédiction ?

— Bon, qu’est-ce qu’on fait ? Oh putain ! D’où vient ce tas de merde ? Dégoûtant !

— Comme la malédiction est encore attachée à eux, descendez-les dans le trou, tant qu’ils sont encore vivants. »


Une fois Tom et Pat descendus dans le tunnel, l’octogénaire ouvre le livre — plutôt le grimoire — qu’il a emporté, et le met à déclamer dans un charabia incompréhensible. Puis il ordonne de cacher le trou avec le bahut. Ayant fait quérir de l’essence, il fait tout arroser : deux précautions valent mieux qu’une. Les habitants endormis n’ont pas pu contempler le feu de joie que constitue la maison en bois en train de brûler, ils n’en verront que les ruines calcinées au matin.


Le lendemain, les vieux se réunissent. Que va-t-on faire des pierres précieuses ? Même si on qualifiait Eubal de trou perdu, le village reçoit la radio et la télé par satellite, et quelques journaux sont apportés par le car des touristes. Les villageois sont au courant du cambriolage. Évidemment, seules les pierres ont été récupérées. Quelques vieux ont été tentés et ont proposé de les garder. Mais le vieux octogénaire, riche d’expérience, leur rappelle que le crime ne paie pas, et d’ailleurs, une soudaine richesse soulèverait d’inévitables soupçons. Il vaut mieux se contenter d’une éventuelle récompense pour leur restitution.


À l’évidence, la malédiction a été contrée, il n’y a plus eu aucun mort, ni aucune saleté apparue comme par magie. On ne sera jamais sûr que ce soit grâce à l’incantation livresque ou seulement à la fermeture du trou, mais franchement, personne ne s’en soucie.

 

Fin

 

RAHAЯ

LE TROU D’EUBAL - 2/2 - RAHAR, fantastique, horreur

Illustrations :

Des maisons en bois, il y en a, abandonnées ou pas dans le Montana mais aussi dans les Alpes suisses, celles montrées sont les vraies, celles de l'histoire relèvent d'une réalité parallèle, bien sûr.

Lenaïg

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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