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Rahar et une nouvelle pour notre weekend ! Oh, fait bizarre, mon sujet de défi est prêt pour lundi, je ne découvre l'histoire de Rahar que maintenant, je n'en connaissais que le titre et je n'ai d'ailleurs pas encore lu la seconde partie et je trouve que son histoire et mon sujet se recoupent, mais, chut ! je n'en dis pas plus. Télépathie ? J'en serais ravie ! Illustration (je conseille de cliquer sur le lien en passant, c'est très plaisant !
http://www.theguardian.com/books/booksblog/gallery/2014/oct/10/weird-and-wonderful-bookshops-worldwide-in-pictures
Note de Lenaïg

LE LIBRAIRE - 1/2 - RAHAR

J’étais de passage dans la capitale pour quelques jours, et mon ami John s’était proposé pour me servir de cicérone. J’avais ainsi eu l’occasion de photographier nombre de monuments et places pittoresques. Mais l’après-midi, j’en avais eu assez de me mêler au troupeau de touristes, et j’avais demandé à John de me faire voir des endroits, peut-être pas touristiques, mais faisant couleur locale.


Mon ami me guida donc vers un quartier calme, à travers des ruelles pavées. Les vieilles maisons avaient un cachet indéfinissable, mais charmant. Les boutiques et épiceries changent des grandes surfaces du centre et de la banlieue. Ce fut alors que je tombai en arrêt devant une librairie. Je suis amateur de livres anciens, et je ne manque jamais les occasions d’enrichir ma bibliothèque. La devanture ne payait pas de mine, mais je savais pertinemment que c’était dans ce genre de boutique qu’un connaisseur pouvait dénicher des trésors.


À mon ravissement, un grelot tinta à l’ouverture de la porte. La façade ne laissait pas présager de la profondeur insolite de la librairie. On avait l’illusion d’une perspective vertigineuse des étagères et des rayons. Le libraire nous salua comme sans grand enthousiasme et replongea dans la lecture d’un livre apparemment ancien. Je remarquai que sa main tremblait, comme s’il avait la maladie de Parkinson ; je vis aussi une cicatrice au côté droit de sa tête.


John s’était dirigé vers le rayon des romans récents ; moi, j’avais foncé vers les ouvrages anciens, caractérisés par leur tranche ternie ou de cuir. Mon manège avait peut-être sorti le libraire de sa torpeur, il avait posé son livre et s’était approché. Pendant un moment, il dansa d’un pied sur l’autre, donnait l’impression de chercher comment m’aborder.


« J’vous préviens que tous ces bouquins d’ésotérisme ne sont que des balivernes.

— C’est plutôt inhabituel qu’un vendeur décourage son client, répliquais-je.

— J’sais reconnaître un vrai connaisseur d’un amateur inculte.

— Alors, vous ne vendez pas d’ouvrage sérieux ?

— Y a ben une salle spéciale, mais j’vous préviens, y a des livres dangereux.

— Écoutez monsieur le libraire, je suis de ceux qui collectionnent, je n’expérimente pas.

— Très bien, suivez-moi.

— Ho John ! Tu nous rejoins ? »


Le libraire bascula une sorte de loquet dans le cadre d’une étagère de livres, ce qui permit à celle-ci de pivoter comme une porte, dégageant une ouverture vers une pièce sombre. L’homme alluma, et nous nous retrouvâmes dans une petite bibliothèque. Les étagères n’étaient pas toutes garnies, et on pouvait en déduire que des ouvrages avaient été vendus. Ma fascination fut interrompue, quand j’avais constaté le comportement de John : il regardait le libraire, puis la jaquette du livre qu’il avait à la main, puis revenait à l’homme.


« Vous êtes Jack Spinner !

— J’ne sais pas de quoi vous parlez, je m’appelle Jérémy Hade.

— Bien sûr, c’est un pseudonyme, et c’est une photo de vous plus jeune, mais c’est bien vous, le célèbre romancier. Allons, ne niez pas.

— Ah ben ça ! intervins-je. Je vous ai vu à une séance de dédicace, il y a cinq ans. Vous avez un peu changé, mais je vous reconnais. Dites, pourquoi avez-vous cessé d’écrire ? Tout le monde a cru que vous étiez mort. »

De fait, le libraire était assez différent du dandy raffiné au langage châtié que j’avais connu.

« Mais c’est vrai ça, s’exclama John, vous avez laissé les lecteurs — dont moi — sur leur faim, on ne sait pas si le commissaire Magrot va enfin capturer Arpène Lucien.

— Hélas, j’peux plus écrire. On m’a enlevé mon égérie. Vous voyez cette cicatrice ?

— Vous avez eu une tumeur au cerveau ?

— Ce n’était pas une tumeur, c’était mon inspiratrice. »

Je me demandais si ce Jérémy avait maintenant toute sa tête, comment une tumeur peut être une inspiratrice ? Le chirurgien l’avait peut-être charcuté et avait enlevé par erreur une partie saine de son cerveau, amoindrissant ainsi ses facultés. C’était le plus plausible.

« J’sais ce qui vous passe par le ciboulot, alors posez vos fesses, j’vais vous espliquer.

— Euh… Et si un client se pointait ? objecta John.

— Bah, ‘tendez-moi, j’vais fermer. »


Mon ami pensait comme moi, il croyait que l’opération avait lésé le cerveau du pauvre Jack. Il n’avait pas envie d’entendre les délires paranoïdes du pauvre bougre. Mais comme celui-ci était allé retourner la pancarte de la porte de la boutique, il ne pouvait que subir comme moi ce petit désagrément.


« Vous croyez que chuis dingue hein, mais j’va vous raconter ma vraie vie. Soyez pas impatients, ce sera pas long. »

***

Jérémy Hade était issu d’une famille modeste. Corollairement, c’était un enfant chétif, malnutri, et son cerveau ne suivait pas, évidemment. Il n’avait pas obtenu son bac. Toutefois, il n’était pas de ceux qui se morfondaient sur leur sort. Un livre qu’il avait volé à la bibliothèque scolaire, avait suscité un rêve en lui. C’était le Comte de Montecristo. Il voulait devenir écrivain.


Ayant cessé ses études, le jeune homme fut confronté au problème de la survivance. Sans qualification, il avait dû se rabattre sur les petits boulots. Il avait été grouillot, garçon de café, serveur… Bref, il vivotait. Quand il le pouvait, il allait à la bibliothèque municipale pour lire des romans. Il lui arrivait parfois de voler de prétendus best-sellers, pour s’imprégner du style des auteurs.


Un jour, il décida d’écrire son premier roman. Pour ce faire, il allait dans un cyber pour disposer d’un ordinateur, non pour surfer sur le net, mais pour écrire. Compte tenu de son niveau, il lui avait fallu deux bons mois pour achever son œuvre. Cependant, toutes les maisons d’édition avaient refusé son roman. Celles qui avaient daigné répondre, critiquaient le style, l’incohérence de l’intrigue, et surtout le nombre excessif des fautes, rendant pénible la lecture.


Nullement découragé, Jérémy passa tous ses loisirs à la bibliothèque et saisit toutes les occasions de voler des livres. Il pensait s’améliorer comme un parfait autodidacte. Bien entendu, il n’avait aucune vie sociale. Un jour, il subtilisa le livre d’un vieil homme qui buvait son café à une terrasse. Arrivé dans sa chambre de bonne, plutôt un misérable cagibi, le jeune homme se rendit compte qu’il avait volé un traité de science ésotérique, sans aucune marque d’auteur ni d’éditeur. Jérémy n’était nullement éclectique, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Mais ce jour-là, sa vie prit un tournant crucial.

 

A suivre

 

RAHAЯ

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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