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LE FORT DU BOUT DU MONDE - 2/2 - RAHAR, science-fiction : une suite à LA CITÉ DES DIEUX

Nèfe fut fort intéressée par le paquet qu’avait emporté son compagnon. Ce cachottier y avait veillé jalousement en éludant toutes ses questions. Ils entamèrent alors les derniers stades avec un certain enthousiasme. À l’entrée d’un bois, Ram ouvrit son sac. Nèfe, intéressée, le rejoignit hâtivement. Le jeune bricoleur sortit alors un bidule qui avait la forme d’une arme des dieux, Nèfe était catégorique. Mais avait-il la même fonction ?


« Sais-tu Nèfe que le printemps est là ?

— Tu choisis bien ton moment pour être romantique. Et alors ?

— Eh bien, les ours sont sortis d’hibernation.

— Oh mon Dieu ! Et si nous étions attaqués ? Je n’ai même pas mon arc.

— T’en fais pas, j’assure… avec ça !

— C’est vraiment un pistolet ?

— Eh oui, c’est une de nos équipes qui a bricolé ça. J’ai… hum, emprunté ce prototype. J’attends tes ours de pied ferme.

— Ah, voilà pourquoi tu l’as caché jusqu’à maintenant… Petit chapardeur !...N’empêche, je me sens toute nue, sans mon arc.

— Ben fallait être prévoyant, tu croyais que ce serait une balade de santé ?

— Comme je ne t’ai pas vu prendre ton arc (et pour cause), je n’ai pas pris le mien.

— T’en fais pas, va, tiens, voilà ton pistolet. Deux armes valent mieux qu’une seule, non ?

— Quoi ? Sale petit cachotier, tu m’as bien fait marcher. »


Progressant prudemment en s’aidant d’une petite boussole, les deux jeunes gens partirent à la recherche du fort de Fèble. Les stratèges de Friy avaient porté sur une carte la répartition des cités connues. Dans la partie septentrionale du continent, les cités de Squimmo et Glassé se situaient à l’ouest du cours d’eau, il semblerait que personne n’avait voulu s’installer à l’Est. Les gens du Nord avaient toujours été réticents sur le sujet, et on supposait donc un environnement dur, ou une terre ingrate, ou encore quelque légende superstitieuse propre à une population un peu fruste. Quoi qu’il en fût, la faune sauvage y régnait en maître, et elle pouvait être dangereuse.


« Oh regarde Ram, des chevals sauvages !

— Non, ce sont des chevaux.

— Ah… Pourtant j’aurais juré que c’étaient des chevals, comme dans les livres…. Dis, on ne pourrait pas en capturer pour les domestiquer comme l’ont fait nos ancêtres ? Ça nous faciliterait le voyage.

— Tu manques de connaissances. D’abord, il n’est pas évident de les capturer, ensuite, leur dressage n’est ni facile, ni rapide. De toute façon, nous n’avons pas le temps.

— Attend, j’ai cru voir un gros minet !

— Arrête quoi ! Tu es trop nerveuse, c’est sûrement un lynx, et ces bestioles-là ne s’attaquent pas aux humains… Par contre, cette ruée sauvage et ce rugissement sont inquiétants, je crois bien qu’un ours nous a sentis.

— Et si on grimpait à un arbre ?

— Petite innocente ! Ces bêtes savent aussi grimper. Calme-toi et reste tranquille. Tu n’as qu’à viser un œil, ou bien son museau, je connais ton adresse, ça l’arrêtera net. »


Côte à côte, les deux jeunes gens attendirent de pied ferme, l’arme au poing. L’ours apparut. Heureusement, ce n’était pas une femelle avec des petits ; toutefois, ce gros mâle devait être furieux que des intrus empiétassent sur son territoire. L’animal s’était arrêté, peut-être évaluant la force de l’ennemi. Nèfe vit, suspendu à une branche au-dessus de la bête, un nid de guêpes. Levant le bras, elle le visa. Ram qui s’en était rendu compte, se baissa et ramassa un galet.


« Ne gâche pas une poudre précieuse, Nèfe. Tiens, utilise plutôt cette pierre.

— Attend que les insectes attaquent, avant de fuir ; vers la droite, d’accord ? »


Les guêpes furieuses s’attaquèrent à l’ours ahuri. Les deux ados ne demandèrent pas leur reste et détalèrent à fond de train. Leur course précipitée fit fuir des bêtes inidentifiables devant eux. Ils ne s’arrêtèrent que quand le souffle leur manqua. Heureusement, leur détour les avait rapprochés de leur but, ce qu’avait vérifié la jeune rha-compteur avec son sextant de poche.


D’une éminence, ils virent alors le lac, et aperçurent le fameux fort de Fèble, se découpant sur l’horizon. L’après-midi tirait à sa fin, et les deux ados devaient donc passer la nuit dans cet édifice d’aspect lugubre, avant de chercher la précieuse unité Gamma. Heureusement, Ram avait cueilli des fruits en chemin, et Nèfe avait utilisé sa fronde pour abattre un lapin et une gélinotte : Ram avait expliqué que la détonation de leurs armes pouvait faire fuir les bêtes, mais aussi attirer la curiosité. Ils n’étaient pas absolument certains que la contrée fût vraiment absente de toute présence humaine.


Le fort abandonné était rien moins que sinistre. Malgré la lueur appréciable de leurs bougies de cire d’abeille, ils n’arrivèrent pas à dissiper entièrement les ténèbres menaçantes. Les ombres dansantes mobilisaient de façon morbide leur imagination, et faisaient ressortir toutes leurs craintes superstitieuses. Ils n’étaient que de simples ados.


Ils eurent de la difficulté à trouver un sommeil tranquille, les contes et légendes sinistres, les histoires de revenants, passaient et repassaient dans leur tête. Nèfe se pelotonnait contre Ram, lequel ne demandait pas mieux, n’en menant pas large, lui non plus. Parfois, des bruits suspects les tiraient d’un sommeil profond, faisant ricocher leur esprit embrumé à la surface d’une somnolence trouble.


Le matin, mal reposés, les deux ados se calèrent l’estomac avec des fruits et les restes du gibier. Ils firent une toilette sommaire au bord du lac, frissonnant dans la froidure matinale, puis s’attelèrent à la recherche du générateur. De jour, le fort Fèble était bien plus engageant, quoique beaucoup de pièces fussent plongées dans une pénombre malsaine. Ils passèrent plusieurs heures à parcourir les salles de la bâtisse de pierre.


« Tu crois que les dieux auraient mis le truc à la vue de tout le monde ? douta Nèfe.

— Bien sûr que non, ma chère. Nos Cousins avaient dû laisser des indications sophistiquées de sa cachette.

— Ah oui ?... Mais attend une minute, j’ai remarqué dans la cuisine un drôle de truc gravé au mur. Allons y retourner. »


Effectivement, des figures géométriques et des inscriptions insolites avaient été gravées sur un mur de la cuisine. Il était alors évident que ce n’était pas fait dans un but de décoration. Nèfe prit de la mousse humide et s’efforça de nettoyer le mur, pour faire ressortir plus clairement les gravures datant d’une centaine d’années. La netteté des tracés fit penser à Ram qu’on avait dû utiliser un laser, d’après ses connaissances livresques.


« Ouah ! C’est une indication géométrique de l’emplacement du bidule. Elle peut être résolue par les mathématiques. Voilà donc pourquoi tu as insisté pour que je t’accompagne, mon petit cachottier de Ram.

— Ben, disons que je m’étais douté de quelque chose comme ça. Je ne suis pas dessi-maître pour rien.

— Et modeste avec ça !... Allez, passe-moi un crayon, j’ai perdu le mien pendant notre fuite. »


Après une savante triangulation, Nèfe finit par localiser la cachette : elle était dans la cheminée de la grande salle. Arrivés sur les lieux, ils ne virent qu’un immense âtre vide. Cependant, en y entrant pour regarder par la cheminée, ils constatèrent que la dalle de pierre était instable. Ahanant, soufflant comme des phoques, ils réussirent à la soulever, et découvrirent une cache. Le générateur Gamma était dedans. Manifestant sa joie, Ram fit une danse sauvage de dément, poussant sans complexe des cris de triomphe, sous l’œil indulgent de Nèfe.


« Bon, c’est pas tout, ça mon petit Ram, mais comment allons-nous rentrer, maintenant ?

— Euh… Laisse-moi réfléchir.

— Pas trop longtemps alors, je n’ai pas envie de passer une autre nuit dans ce fort lugubre.

— Examinons d’abord ce machin. »


L’unité d’alimentation Gamma en question était un appareil parallélépipédique, avec deux grosses bornes, probablement pour fournir l’électricité. Un trou cylindrique le traversait dans sa longueur, lequel trou était illuminé de l’intérieur par une lueur bleue. Par curiosité, Ram essaya d’y introduire une petite baguette de bois. Brusquement, la tige fut éjectée avec un fort mouvement de rotation, et alla se ficher violemment contre le mur d’en face. Le jeune bricoleur fut pris d’un tremblement incoercible.

 

« Mais tu es un inconscient, Ram. Heureusement que tu n’étais pas dans l’axe, sinon tu aurais pu être tué.

— Ah, mais c’est ça un bricoleur, ma chère, il faut savoir prendre des risques dans l’expérimentation… Attend, je vais essayer un truc. »


Ram alla prendre un vieux balai abandonné dans un coin. Le manche était bien tournée et rectiligne. Revenant à l’appareil, il enfonça d’un geste brusque et précis le long manche et s’écarta précipitamment. Le manche s’était mis à tourner furieusement, faisant s’éparpiller la paille, du fait de la force de rotation. Le système était étonnamment silencieux. Le jeune homme prit un chenet rouillé, puis frappa un bon coup une extrémité du manche, lequel fut éjecté. Puis le jeune bricoleur s’assit par terre, les jambes croisées, tombant dans une méditation pensive.


« C’est bien joli tout ça, susurra Nèfe, mais comment allons-nous rentrer ? Vraiment ?

— Je suis justement en train d’y réfléchir. Va donc admirer le paysage en attendant.

— Je vais plutôt aller chasser, midi ne va pas tarder. »


Ram passa dans son esprit tous les systèmes rotatifs qu’il avait étudiés. Il se rappela une image d’un magazine de la cité des Cousins : un hors-bord. Il se représenta le système de propulsion. Il lui fallait fabriquer une hélice et un bâti orientable pour supporter l’unité. Il se leva et passa à l’action. Il rassembla plusieurs morceaux de bois, dénicha des bouts de corde en plastique, et cassa un vieux tabouret pour ne garder que le plateau. Puis il appela Nèfe.


« Voilà ma chère, j’aimerais que tu me calcules et me dessines l’hélice optimale.

— Ah, je vois où tu veux en venir. Hum, problème intéressant. Elle devrait tourner à combien de tours par minute ?

— Tu as vu comment tournait le manche à balai.

— Ça va être horriblement approximatif.

— Bah, prévois une grande marge de sécurité. Et active, si tu ne veux pas passer la nuit ici, je dois encore la sculpter et l’adapter au manche à balai.

— D’ac… Ah, et ce lapin que j’ai pris ?

— T’inquiète, je vais le préparer et le mettre à la broche, fais ton boulot. »


Une année de travail du bois au cours de ses études, avait permis à Ram de tailler avec précision une hélice à partir du plateau du tabouret, en un temps relativement record. Le montage du bâti de bois avec de solides fibres végétales, avait été comparativement un jeu d’enfant. Pourtant, les deux ados avaient dû passer encore une nuit dans le fort, au plus grand dam de Nèfe.


L’odeur de la graisse du lapin à la broche était persistante, mais les deux jeunes gens ne s’en étaient par rendus compte. La nuit, toute sorte de bêtes se baladaient à travers la contrée de Fèble, et certains animaux passaient près du fort. Un ours, peut-être mal léché, vint y rôder, probablement attiré par l’odeur pourtant déjà ténue de graisse brûlée. Le bruit qu’il fit dans les gravats réveilla instantanément Nèfe. Alarmée, elle secoua sans ménagement le pauvre Ram qui grogna de protestation. C’était inévitable, il fallait user de leurs pistolets, s’ils voulaient s’en sortir vivants.


Le tir imprécis des deux ados mal réveillés, ne toucha que le corps, causant des blessures non létales, mais les détonations semblables aux coups de tonnerre, réussirent à faire fuir l’ours blessé. Ram se résolut à allumer un feu dans l’âtre, cela pourrait susciter la méfiance de la faune indésirable.


Au matin, visiblement manquant de sommeil, les deux compagnons se préparèrent pour le voyage du retour. Ram fixa l’unité Gamma au bâti et se le harnacha. Nèfe prit le manche à balai, sur lequel avait été fixée l’hélice. Ils décidèrent de garder leur pistolet au poing : ce serait bête de se faire surprendre sur le chemin triomphal du retour.

 

Les dieux leur avaient été favorables, ils retrouvèrent leur barque plate sans incident. Ram s’affaira rapidement pour fixer le bâti avec le générateur à l’arrière de l’esquif. Puis il enfonça d’un coup sec le manche dans le trou de l’unité. L’hélice tourna vertigineusement en vrombissant, brassant l’air. Nèfe, qui était restée prudemment sur la grève, embarqua finalement. Manipulant délicatement le bâti, Ram plongea alors l’hélice dans l’eau… et faillit être renversé par l’avance brusque de la barque ainsi motorisé. Enfin, jouant sur l’inclinaison du bâti, le bricoleur réussit à maîtriser la vitesse et la maniabilité de l’embarcation. Ce n’était pas la première fois, mais une lueur d’admiration brillait dans les yeux de Nèfe. Bien sûr, elle était consciente qu’aucune corporation n’était inférieure à une autre, mais le petit bricoleur en face d’elle avait une trempe exceptionnelle.


Tout le long du trajet, les riverains, amis ou ennemis, étaient trop éberlués par le passage de cette étrange embarcation, pour penser à tirer quelque flèche de défi ou de protestation. Nèfe finit par trouver l’aventure exaltante et offrit voluptueusement son visage au vent. Même l’exercice consistant à traîner la barque jusqu’à l’autre cours d’eau, n’avait pas entamé son enthousiasme. En passant, ils avaient vérifié que la caravane avait bien récupéré les ballots de fil de cuivre. Tous les riverains étaient bouche bée, au passage de l’esquif motorisé.


L’entrée des deux jeunes gens fut triomphale. Le Maître Bricoleur félicita Ram pour son ingéniosité, et il avait mobilisé toute la guilde pour installer le réseau électrique, grâce au fil ramené par la caravane. Le générateur Gamma trouva sa place dans les profondeurs de la caverne de la bibliothèque, bien à l’abri de toute action malveillante.

 

Quelques jours plus tard, la nuit, une fête monstre fut organisée par les habitants de Friy en liesse, pour l’inauguration de l’éclairage de la cité, sous le regard d’envie des cités voisines.

 

Fin

 

RAHAЯ

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Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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