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Comme annoncé hier, voici la "nouvelle" nouvelle de maître Rahar. Nous allons découvrir l'univers des faussaires, l'envers du décor de la grande peinture parfois ... Et l'envers du décor peut conduire au désespoir, le désespoir du peintre comme est nommée communément la saxifrage, parce qu'elle est tout en complexité. Mais le peintre botaniste J. Eudes a eu la patience de la représenter, la voici qui apparaît, sans tricherie, en contrepoint de ce qui nous attend !
Note de Lenaïg

https://fr.wiktionary.org/wiki/d%C3%A9sespoir_du_peintre#/media/File:Saxifrage_heuch%C3%A8re-J.Eudes-39.jpg

LE FAUSSAIRE - RAHAR, nouvelle complète

Andrew Victor Cunning avait fait les Beaux-Arts. Il avait du talent, mais ne réussissait pas à percer. Selon les critiques, ses toiles n’avaient aucune originalité, bien qu’il eût un bon coup de pinceau. L’optimisme du jeune homme n’en avait pas été entamé, et en attendant les sons de trompette de la gloire, il enchaînait les petits boulots pour remplir sa panse, peignant jusque tard dans la nuit.

 

Andrew était trop confiant en son talent, trop imbu de lui-même, pour penser un seul instant que les critiques avaient quand même plus qu’une once de compétence et d’honnêteté. Pourtant, les années passèrent et ses toiles invendues s’entassaient dans son atelier, plus aucune galerie ne voulait exposer ses tableaux.

 

Après une gueule de bois carabinée, le peintre finit par avoir une lueur de douloureuse lucidité : le public ne savait pas apprécier son talent. La gloire, la renommée… et la richesse, lui étaient refusées. Il se rendit compte de l’état de quasi misère où il était, effectuant des boulots qu’il considérait dégradants, gagnant à peine de quoi vivre et acheter du matériel. Il pleura comme un enfant, se morfondant sur son sort.

 

Puis la rage le prit. Il se rua sur ses toiles, un couteau à la main ; il allait les détruire. Alors qu’il brandissait son instrument, il se figea : une idée venait de surgir dans son esprit. Puisque la gloire lui était refusée, il allait revendiquer sa part de richesse. Pendant ses études, il s’était exercé à faire des copies des œuvres célèbres, comme ses condisciples. Leur professeur avait été très impressionné par le talent d’Andrew : ses copies étaient parfaites, il avait saisi toutes les subtilités, le style de chaque peintre. Le jeune homme allait se lancer dans le faux.

 

Nourri d’une énergie nouvelle, il s’activa comme un forcené, cherchant des informations, se gavant de connaissances particulières. Les caractéristiques des toiles de tous les peintres célèbres, leur composition, les particularités des peintures… n’avaient plus de secret pour lui. Il trouva aussi comment les reproduire, comment vieillir les tableaux pour tromper les experts.

 

Il contacta des mercenaires chargés de chercher des œuvres d’art pour des collectionneurs sans scrupules, quitte à les voler. Il n’osait pas approcher directement les collectionneurs par prudence, il craignait que certains pussent détecter la fraude, même si le risque était minime. Il ne se rendait pas compte du ridicule de sa crainte, alors que sa méfiance devrait se tourner vers les experts auxquels les mercenaires ne manqueraient pas d’avoir recours.

 

Andrew jubila, les experts avaient été bluffés, les tableaux, les Monet, les Poussin, les Van Gogh… avaient passé les divers tests haut la main, les copies étaient parfaites. Le faussaire avait sillonné la ville pour acquérir des croûtes d’époque pour en récupérer la toile ancienne ; après la vente d’un tableau, il avait embauché un chimiste pour reconstituer certains pigments anciens.

 

Il n’avait pas eu la GLOIRE, mais en un certain sens, il avait obtenu la renommée dans un milieu particulier, plutôt occulte. Dans certains cas, Andrew fournissait des copies destinées à remplacer des originaux à voler ; dans d’autres cas, il prétendait avoir trouvé quelques toiles qui avaient fait leur réapparition. Ce qui était cocasse, c’était que parfois, les experts étaient persuadés que les copies étaient des originaux. Conséquemment, le compte en banque du faussaire était plutôt bien garni, et il vivait désormais dans le confort et le luxe.

 

Un jour, il revint dans son ancien minable atelier pour mesurer le chemin parcouru. Il retrouva ses toiles. Il eut un petit pincement de cœur en les contemplant, lui les trouvait géniaux, mais la populace n’avait aucun goût. Il en prit une, le « Pont de Vignon », avec sa signature dans un coin : AVC. C’était son chef-d’œuvre, mais ces ignares de critiques l’ont descendu en flammes. Il pensait faire transporter ses précieux tableaux dans son luxueux villa, et il projetait d’organiser une exposition. Puis il se ravisa, le vil peuple ne méritait pas de contempler ses œuvres… du moins pas encore.

 

En rassemblant ses toiles, Andrew vit dans un coin une croûte qu’il avait oubliée. Il pouvait encore s’en servir pour peindre une copie. Il devait simplement effacer la peinture qui était dessus pour avoir une bonne toile vierge ancienne.

 

Arrivé dans son luxueux atelier, le faussaire s’occupa de la croûte. Il prépara ses chiffons et ses diluants. Il examina le tableau, une marine, une atrocité. Il commençait à frotter doucement un coin de la peinture, quand il vit des initiales apparaître : IVG. Il lui sembla qu’un courant traversait son corps. Il reconnut l’écriture de ces initiales : Isidore Von Groot. Un fameux peintre du XVIIIe siècle, assez peu productif, mais au style très particulier. Il était vrai que sa renommée avait été posthume, et Andrew comprenait que des peintres avaient utilisé certaines de ses toiles pour peindre par-dessus la peinture originelle.

 

Quoique fébrile, il s’appliqua à nettoyer méticuleusement la marine, pour faire apparaître le vrai tableau d’Isidore Von Groot, une merveilleuse nature morte. La cote actuelle d’une IVG était assez élevée, avoisinant celle d’un amour de Titien. Ce chef-d’œuvre allait orner son salon.

 

Au fil du temps, les sujets de copie commencèrent à se tarir, Andrew ne pouvait pas faire plusieurs copies d’un même tableau, au risque d’être découvert. Il créa alors des variations de tableaux originaux : un cheval bai sur un original devenait alors pie, des arbres peints en été devenaient rouge et or en automne… Les experts avaient concédé que les maîtres pouvaient avoir peint des variations autour d’un thème, et ce n’était pas inhabituel.

 

Le temps passant, le filon finit par se tarir. Certains mercenaires commencèrent à se douter de la duplicité du faussaire, et les rumeurs commencèrent à courir. On avait maintenant de la répugnance à faire affaire avec Andrew. Celui-ci semblait n’avoir pas fait preuve de prévoyance. Il avait vécu dans le luxe, dépensant sans compter, s’était marié et divorcé quatre fois sur un coup de tête. En ce moment, il subissait une mauvaise passe.

 

Au bord de la ruine, acculé, Andrew envisagea, la mort dans l’âme, de se séparer de son IVG. La cote de l’auteur de la nature morte avait encore grimpé, il était vrai que ce qui était rare était cher. Il contacta alors des mercenaires et des collectionneurs, lesquels contactèrent leurs experts.

 

À la déconvenue d’Andrew, tous les experts affirmèrent que le tableau était un faux, le faussaire avait certainement bien étudié le style d’IVG, mais il était bien connu que le maître n’avait fait que des portraits et des paysages, pas de nature morte. Le jeune homme s’était arraché les cheveux. On avait pris son original pour un faux. Ce n’était sûrement pas la seule nature morte d’IVG, il devait être possible d’en trouver d’autres.

 

Le pauvre Andrew Victor Cunnig devint fou, dans sa vaine quête d’un tableau de nature morte d’Isidore Von Groot. Vers la cinquantaine, le pauvre bougre avait fini sous les ponts, obnubilé par son idée fixe. Une nuit, il fut emporté par un AVC.

 

RAHAЯ

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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