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LE TÉMOIN MUET - 2/2 - RAHAR, polar

Quelques jours plus tard, alors qu’il fait presque nuit, je suis encore sur ma balançoire, quand je vois Alain sortir pour fumer une cigarette. Je suis dans l’ombre et il ne me voit pas. Il vient de buter contre la gamelle de lait et profère une bordée d’injures. Par la porte ouverte, il interpelle sa femme avec colère.

 

« Mais pour l’amour du Ciel Denise, arrête d’attirer tous les sales chats du quartier.

— En quoi cela te dérange, donc ?

— Tu crois qu’il est facile de trouver le sommeil avec tes sales bêtes qui se battent pour les saletés que tu leur donnes ? »

 

Il prend la gamelle et jette le lait sur les bleuets. Je ne pense pas que ce soit bon pour les fleurs. Puis il jette les restes dans la poubelle. Enfin, toujours renfrogné, il remonte les marches pour finir sa cigarette, appuyé au chambranle. C’est le moment que choisit cet écervelé de Rommy pour venir à l’improviste se frotter à la jambe d’Alain. Excédé, celui-ci prend son élan comme un Ronaldo, et shoote dans le pauvre animal comme dans un ballon. Sur ma balançoire, je me contracte, comme si c’était moi qui avais reçu le coup.

 

Le pauvre Rommy avait eu le souffle coupé, mais il se met à miauler de douleur, une fois qu’il a atterri. Avant que Denise sorte venir aux nouvelles, Alain se précipite hypocritement au chevet du malheureux chat.

 

« Alors que je descendais les marches, cet imbécile de chat s’est empêtré dans mes jambes. »

 

Denise ne dit rien. Agenouillée sur la pelouse impeccable, elle se contente de caresser doucement la bête à l’agonie. Puis, quand Rommy a rendu son dernier souffle, elle se redresse et va résolument à la remise. Elle en revient avec une pelle et s’apprête à creuser un trou.

 

« Mais arrête Denise, tu ne vas pas abîmer la pelouse pour cet animal ! »

 

Alain lui arrache la pelle des mains, saisit le cadavre sans ménagement, se dirige vers les plates-bandes du jardinet et se met à creuser parmi les fleurs, sans se soucier des dégâts. Comme la terre est meuble, il creuse rapidement un grossier trou, y jette la dépouille et remblaie le trou à la sauvage. Denise, restée hagarde les bras ballants, se secoue et s’enfuit dans la maison.

 

De ma balançoire, j’ai tout vu. Et je n’ai rien dit. Je ne peux pas dire que tout s’est passé trop vite. J’ai eu tout le temps de dire la vérité à Denise. Rommy a été victime de son manque de discernement, mais quand même. Enfin, ce qui est fait, est fait, j’ai résolu de garder le silence. Maman se rend compte que je ne suis pas dans mon assiette. Tout de suite, elle me palpe le front. Elle a cru déceler une certaine tiédeur.

 

« Tu ne vas pas me couver un rhume, hein ma puce ?

— Mais non m’man, je me sens bien.

— Attends, je vais te préparer un peu de mon fameux grog.

— Je crois plutôt que c’est un prétexte pour sortir ta bouteille de whisky, mon cher. »

 

J’adore le « grog » de papa. Il prélève un peu de thé chaud du thermos de maman, le sucre abondamment de bon miel, puis y ajoute quelques cuillerées de son whisky. Je me sens bien, mais je repense encore à Rommy.

 

Le lendemain, la nuit me surprend encore sur ma balançoire, caressant Babette roulée en boule dans mon giron. Elle est venue se réfugier ici, dès qu’Alain est rentré de son travail. Elle se méfie visiblement du mari de sa maîtresse, et à raison, puisqu’elle a vu, elle aussi, l’horrible mort de Rommy.

 

Comme hier, Alain est sorti pour fumer une cigarette. Il s’est figé un instant. Je me rends compte qu’il vient de voir en bas des marches, la gamelle de lait et le plat de restes que Denise a sortis plus tôt. Les Prauvist dînent plus tôt que nous. Je devine son air excédé. Il va descendre avec impétuosité, emporté par la fureur, quand je le vois trébucher. Je n’ai pas besoin d’avoir recours à la physique pour évaluer son énergie cinétique, compte tenu de la masse d’un type qui n’est pas sportif et qui manque de réflexes. Sa tête va cogner contre le dur ciment de l’allée et de ma place, j’entends l’écœurant choc assourdi. Babette a à peine levé la tête, réveillée par le bruit incongru. Alain ne bouge pas, étalé de tout son long.

 

Je vois Denise sortir. Elle reste un moment sans bouger, comme épiant son mari. Puis elle fait une chose qui m’intrigue. Elle se penche sur une des balustres et s’y active quelques secondes, puis elle va se pencher de l’autre côté. Quand elle se relève, je distingue, l’espace d’une fraction de seconde, un fil de pêche luire fugacement à la lumière de l’entrée. Je comprends que Denise s’est bien doutée de la vérité, concernant la more de Rommy, et quand son mari avait saccagé le beau jardin entretenu avec amour, il a fait déborder le vase.

 

L’arrivée de la police anime le voisinage. Le pauvre Alain est mort d’une fracture du crâne dans un bête accident : il avait malencontreusement raté une marche, et était tombé la tête en avant. Les voisins, y compris papa et maman, sont venus réconforter la pauvre veuve. Moi, je n’ai pas bougé de ma balançoire. Quand j’ai vu ce qu’Alain a fait à Rommy, je n’ai rien dit. Pourquoi dirais-je ce que je viens de voir, maintenant ? Il faut être juste.

 

Fin

 

RAHAЯ

 

Illustration :
la petite fille dans le jeu de rôles avec des cartes des Loups-garous, jeu très prisé des gamins et ados dans les centres aérés ! C'est une espionne, très habile à se cacher mais si jamais elle se fait voir d'un loup-garou, son sort est scellé, brrr !
Cueillie ici :
http://www.coin-des-animateurs.com/jeu-les-loups-garous-de-thiercelieux/
Note de Lenaïg

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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