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DOUCE NUIT - RAHAR, conte de Noël

Adèle observait du coin de l’œil le vieil homme distingué à la belle barbe blanche. Elle était intriguée par son manège. Il avait pris un café au lait et deux croissants. Maintenant, il fouillait ses poches. Il avait mis son mince portefeuille à côté de lui, après y avoir jeté un œil. Il avait réuni les piécettes qu’il avait puisées de ses poches, et les recomptait. Le compte devait être bon, car le vieil homme soupira. En relevant la tête, il croisa le regard d’Adèle. On aurait dit un gamin pris en flagrant délit. Il eut un sourire gêné et une moue navrée. La jeune femme n’aurait pas de pourboire.

 

L’homme n’était pas un habitué. D’après sa mise recherchée, il n’était pas un miséreux. Et c’était une litote : l’espace d’un instant, Adèle avait distingué plusieurs cartes de crédit, quand le vieil homme avait ouvert son portefeuille. Mais la maison n’acceptait pas encore les cartes. Il fouilla encore ses poches, fit une pause, et finit par sortir une petite carte qu’il mit, comme un voleur repenti, à côté des piécettes, puis il se leva pour sortir. À la porte, il lui octroya un petit sourire apparemment d’excuse.

 

En débarrassant la table, Adèle vit que la carte était un ticket à gratter. En se raisonnant, elle n’en voulut pas au vieil homme, et glissa machinalement la carte dans une poche de son jean. Elle n’allait tout de même pas pousser la mesquinerie jusqu’à vendre ce ticket à quelqu’un d’autre. La journée n’était pas encore finie, et elle ne va pas pleurer sur un pourboire manqué.

 

Elle devait faire plus d’effort en ce moment, être plus serviable, garder son sourire malgré la fatigue. Elle pensait à Estelle, elle voudrait tant une journée mémorable pour sa fille. Arnaud et elle avaient été bien conscients qu’avoir un enfant, alors que leurs études n’étaient pas encore terminées, ne serait pas facile. Arnaud était en train d’effectuer un dernier stage, mais ce ne serait que bien après le Nouvel An que le poste en CDI correspondant à son futur diplôme, qu’on lui avait promis, serait disponible. Adèle avait perdu un an, à cause de la naissance prématurée d’Estelle. La petite fille avait été fragile pendant longtemps ; ce ne fut qu’à sa seconde année qu’elle avait récupéré et avait enfin grandi comme tout enfant normal. Comme son mari, Adèle dut donc cumuler les petits boulots, tout en poursuivant ses études. La somme de leurs revenus variables permettait à la petite famille une vie tout de même décente, mais où le superflu était quasiment absent.

 

Adèle avait de l’appréhension. Les camarades de sa fille étaient issus de familles aisées. À son âge, Estelle ne pouvait pas encore comprendre pourquoi elle ne serait pas aussi gâtée que ses amis. Le loyer, l’eau, le gaz et l’électricité, ainsi que les provisions du mois une fois défalqués, il restait très peu de marge pour organiser un Noël acceptable. Dans des moments très difficiles, une pensée fugace traversait l’esprit de la jeune femme : avaient-ils eu tort de s’y être pris trop tôt pour avoir un enfant ? Mais le courage et la détermination prenaient rapidement le dessus.

 

« M’man, est-il vrai que le Père Noël descend par la cheminée, pour apporter les jouets ?

— Qui est-ce qui t’a raconté ça ?

— Ben c’est Fabienne. C’est pas ça, c’est parce que nous n’avons pas de cheminée.

— Eh bien, j’ai vu la cheminée de la maison de Fabienne, et tu crois que même ton père pourrait y passer ? Tu sais bien qu’on dit que le Père Noël est gros et gras.

— Non m’man, il est juste un peu enveloppé. Mais alors, comment fait-il pour apporter les cadeaux ? Dis, vous n’allez pas fermer la porte à clef, hein ?

— Mais ma chérie, si on ne fermait pas à clé, les cambrioleurs auraient tôt fait de nous dépouiller du peu qu’on a.

— Alors le Père Noël ne pourra pas m’apporter de jouet.

— Mais si ma puce, il trouvera toujours un moyen. À propos, qu’est-ce que tu veux qu’il t’apporte ?

— Eh bien, je voudrais la Reine des Neiges et sa sœur, et puis une grande maison de poupée, et puis…

— Ho, ho, doucement ma chérie, il y a beaucoup, beaucoup d’enfants, tu sais, il ne faut pas trop charger le Père Noël.

— Bon, d’accord, mais je veux mes poupées… et je veux des bonbons et des chocolats. Il peut les fourrer dans ses poches hein, comme ça, sa hotte ne sera pas lourde... Dis m’man, c’est vrai que le Père Noël du Grand Magasin est un imposteur ?

— Euh... »

Adèle se demanda quoi dire à sa fille. Si elle lui affirmait que c’était le vrai Père Noël, il y avait de fortes probabilités que ses camarades lui démontrassent qu’il était un faux, ou que quelqu’un connût sa vraie identité dans le civil et vendît la mêche, même involontairement.

« Tu te souviens du spectacle où nous avons vu Jim Hitte ?

— Ah oui, le type rigolo qui imite le président.

— Alors tu sais que le président existe, mais on ne peut l’approcher. Jim permet aux gens d’avoir l’illusion de voir le président.

— Ah je comprends, le Père Noël du magasin nous fait nous rappeler le vrai... Mais alors, on ne pourra pas le voir ?

— Tu connais Flash, hein ? Eh bien, tu sais aussi qu’il y a beaucoup, beaucoup d’enfants qui doivent recevoir leur cadeau pendant juste la nuit de Noël, alors le Père Noël doit faire vite, vite, tellement vite qu’on ne pourrait jamais le voir passer... tout comme Flash.

— Cool, m’man !... Mais tu crois que le type du Grand Magasin lui ressemble ?

— Probablement ma puce... probablement. »

 

À la sortie de son travail, Adèle ne pouvait s’empêcher d’aller lécher les vitrines merveilleusement achalandées en cette période. Elle salivait sur les pâtisseries de luxe, s’extasiait sur les somptueuses robes de soirée, jetait un regard avide sur pochettes et les chaussures de marque, lorgnait avec un regard d’envie douloureuse sur les somptueux bijoux. En passant devant les magasins de jouets, son cœur se pinçait, en pensant à sa fille. Cette année, les jouets étaient outrageusement chers… du moins pour elle. En voyant le prix des poupées, elle eut un soupir de désespoir. Elle pensa aux dépenses obligatoires de cette période : le sapin et ses décorations, car Estelle devait encore s’attendre à cet accessoire indispensable, le poulet, à défaut de dinde rôti, de nouveaux vêtements, du moins pour sa fille, les boissons, le gâteau et évidemment des bonbons et du chocolat. En resterait-il suffisamment pour les jouets ?

 

Oserait-elle demander de l’aide ? Elle ne pouvait pas s’appuyer sur ses pourboires. Arnaud ne pouvait compter que sur sa « compensation » fixe. Emprunter n’était pas envisageable, le remboursement en serait très aléatoire. Arnaud était en froid avec ses parents, ils ne comprenaient pas pourquoi leur fils avait osé hypothéquer son avenir qui s’annonçait brillant, pour fonder trop tôt une famille. Les parents d’Adèle n’avaient pas non plus été enthousiastes, quand leur fille avait voulu avoir un enfant, alors qu’elle n’avait pas terminé ses études. Elle se résolut à ravaler sa fierté et quémander juste le complément pour acheter ce que voulait Estelle. Et puis, c’était tout de même leur petite-fille, que diable !

 

Adèle profita donc d’un créneau libre pour aller voir ses parents sans les avertir. Elle fut amèrement déçue en étant confrontée à un appartement fermé. Le concierge lui confia que ses parents étaient partis au bord de mer pour y passer la fin du mois. C’était la mort dans l’âme que la jeune femme retourna chez elle.

 

En attendant Arnaud, elle était en train de préparer le dîner sans grand enthousiasme, quand la petite Estelle entra dans la cuisine.

 

« M’man, c’est rigolo, y a trois chiffres pareils caché dans ce morceau de carton. »

Adèle se figea, comme si la foudre était tombée sur elle.

« Quoi ? Où as-tu trouvé ça ?

— Ben ça a dépassé de la poche de ton jean, dans le panier à linge. Et puis je me suis amusée à gratter. J’ai pas fait de bêtise, hein ?

— Non mon chou, tu as bien fait, très bien fait même. Je t’adore ! »

 

Elle prit le ticket, son cœur battait la chamade. Effectivement, il y avait trois chiffres égaux, lui faisant gagner une somme plus que coquette. En souriant aux anges, elle fit un pas de danse en entraînant Estelle qui ne comprenait pas bien, mais était partante pour toute manifestation joyeuse. Et dire qu’elle avait oublié ce « pourboire », et sans la petite, la carte aurait pu être détruite. Estelle serait raisonnablement gâtée pour Noël, et Arnaud et elle, pourraient s’accorder quelques « menues » fantaisies. La nuit promettait d’être d’une douceur sans pareille.

 

RAHAЯ

 

Illustrations et notes de Lenaïg :

DOUCE NUIT - RAHAR, conte de Noël
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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