Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Maître Rahar, je vais te citer, pour annoncer la couleur : Voici ton récit de la semaine. Tu sais que certaines de mes nouvelles n'ont pas une fin heureuse. Tu ne seras donc pas étonnée si celle-ci reflète une certaine réalité cruelle peut-être, mais possible. La curiosité est-elle une qualité ou un défaut ? Ce serait intéressant d'en débattre, mais elle peut aussi être mortelle. Tu nous a donc revisité le conte de Perrault La Barbe bleue et tu prends un malin plaisir à mettre en échec dames Agatha Christie, Mary Higgins Clark ! Je mets de côté Fred Vargas, qui à mon avis ne tomberait pas dans le piège ! Je vais avouer que j'aurais préféré que la fin soit moins noire, ressentant un grand besoin de bisounourserie en ce moment mais j'ai néanmoins été happée par l'atmosphère, hitchcockienne à souhait (Fenêtre sur cour) ou rappelant certains épisodes très réussis de Desperate Housewives ! Quant à ta proposition de sujet de philo, chiche ! Je le proposerai au Café la prochaine fois.
Note de Lenaïg

UN VOISIN BIEN TRANQUILLE - 1/2 - RAHAR, la nouvelle du weekend

Le lotissement était habité par une classe moyenne assez aisée. On y retrouvait presque toutes les tranches d’âge. La majorité des habitations abritait une famille de quatre personnes en moyenne. Mais il y avait quelques couples de retraités, et une minorité de célibataires, tant masculins que féminins. La plupart de ceux qui travaillaient étaient des cadres, et pendant les heures de travail, la zone était calme, mais non silencieux : on entendait la radio ou la télé en approchant de la maison de retraités ou de travailleurs à domicile, le petit parc était animé par les bambins accompagnés de leur nounou. On voyait parfois les livreurs avec leur camion ou camionnette, ainsi que le facteur, sillonner les rues désertées.

 

Pouvait-on dire qu’Anne Allise était célibataire ? Oui et non. Elle n’était pas mariée et n’avait pas d’enfant, mais elle avait un petit ami qui était routier, et qui créchait chez elle une semaine sur deux. Anne travaillait à domicile, elle était romancière, et occasionnellement illustratrice, et bon an, mal an, elle arrivait quand même à s’accorder des fantaisies délicieuse­ment superflues. La plupart du temps, elle était donc à son ordinateur. Une ménagère la dispensait du ménage et du ravitaillement, mais elle prenait quand même le temps de faire du jogging et poussait parfois jusqu’au centre-ville pour lécher les vitrines.

 

Quand son inspiration avait des ratés, elle allait à la fenêtre et regardait les nuages. Bien entendu, il était fatigant d’avoir les yeux levés, alors de temps en temps, elle regardait le voisinage, enregistrant machinalement les petits incidents alentours. Ainsi, elle avait vu les vieux Carson se disputer ; enfin, se disputer était un bien grand mot, monsieur refusait de sortir le chien, sous prétexte de goutte, et madame ne voulait pas cuisiner du gras-double, justement à cause de la prétendue goutte. Madame Estelle qui ne travaillait pas, était occupée à biner son petit « jardin », si on pouvait appeler ainsi quelques misérables mètres carrés de jonquilles rachitiques et de pâquerettes maladives. Monsieur Jacob Havar, l’un des quelques célibataires de la résidence, plutôt assez quelconque, était en train de charger son van. Il était dératiseur, ce qu’affirmaient l’inscription et le logo sur son véhicule. Anne l’imaginait œuvrer dans les quartiers populeux, car ici, il n’y avait aucun risque de rencontrer la moindre vermine, compte tenu de la netteté quasi maniaque du lotissement. On ne lui connaissait aucune vie sociale, personne ne l’avait jamais vu amener une quelconque femme chez lui ; quoique restant d’une courtoisie parfaite, il était souvent absent des réceptions entre gens du voisinage. Certains avançaient que son travail le prenait trop, il rentrait très souvent tard.

 

Parfois, alors qu’Anne contemplait les étoiles en quête d’inspiration vespérale, elle voyait revenir la fourgonnette. Monsieur Jacob descendait alors ouvrir son garage pour y faire rentrer le véhicule. Comme le garage n’avait visiblement pas de communication avec la maison, le quadra devait en sortir en portant ses sacs de provision. Mais curieusement, il n’en baissait qu’à moitié le vantail. Anne supposait qu’il allait encore sortir plus tard. Elle n’y connaissait rien en dératisation, et présumait que certaines actions se faisaient de nuit.

 

En tant qu’écrivain, Anne ne ratait pas les actualités et les breaking news, dans lesquelles elle puisait certaines trames de ses romans. Elle eut ainsi connaissance de la disparition d’une femme, dans la ville voisine. Dans le communiqué de presse de la police, il avait été révélé que c’était la douzième disparition, assimilée à un enlèvement, en trois ans dans les districts limitrophes. On n’avait jamais retrouvé aucun corps. Étrangement, on n’avait recensé aucune disparition insolite dans le district où vivait Anne, il n’y avait que des cas de fugue avérée.

 

Un soir, alors que la romancière était à sa fenêtre, elle vit monsieur Jacob sortant de son garage, portant sur ses épaules un grand tapis roulé. Ce qui la fit tiquer fut le comportement étrange de l’individu : il regardait furtivement alentours, comme quelqu’un qui n’avait pas la conscience tranquille. Impulsivement, Anne se dissimula derrière le rideau, inexplicablement, elle avait suivi son instinct. Son inconscient lui soufflait qu’il n’était pas bon que monsieur Jacob la vît.

 

En tant qu’écrivain, elle avait une curiosité presque maladive, en était consciente, et s’efforçait de la maîtriser. L’évènement était assez insolite pour que son inconscient le gravât dans sa mémoire. Mais elle n’avait pas jugé bon de le mentionner au cours des soirées entre voisins, elle ne versait pas trop dans le commérage.

 

Anne avait oublié l’incident. Toutefois, sa curiosité refit surface, quand madame Rachel avait raconté, émoustillée, qu’elle avait pu entrer chez monsieur Jacob, quand elle y était allée lui rendre un sécateur qu’elle avait emprunté. Elle s’était mise à décrire l’intérieur de la maison, hormis la chambre à coucher qu’elle avait juste entraperçu à travers la porte ouverte. Elle n’avait mentionné aucun tapis, petit ou grand.

 

Ce qui avait fait sensation fut la décoration du bureau. Madame Rachel s’était crue se trouver chez une voyante : sur une tablette trônait une boule de cristal, dans un coin, un corbeau empaillé était fixé sur un perchoir noir, une tenture bleu-nuit était tendue sur le mur derrière le bureau d’ébène, devant lequel se trouvait un petit tapis orné d’un pentacle et de signes cabalistiques, sur un étagère, de drôles de trucs étaient alignés : des pots pleins de machin, des bricoles indéfinissables, des amulettes (peut-être bien), des cristaux brute… Mais pas de grand tapis. Le sieur Jacob semblait avoir pour hobby, l’ésotérisme. Était-il un sorcier ?

 

Anne savait que cela ne la regardait pas, mais elle ne pouvait pas s’empêcher de se poser des questions : où était passé le grand tapis qu’elle avait vu le sieur Jacob transporter ? Et que contenait-il, pour que le dératiseur, plutôt grand, ployât sous un tapis enroulé qu’un simple ado aurait pu porter en se curant le nez ? La romancière essaya de se raisonner, monsieur Jacob devait garder le tapis enroulé dans un coin pour un usage ultérieur ; la trame de la moquette devait être de fil très épais, ainsi que la laine, ce qui pourrait l’alourdir. Mais tout cela n’avait pas encore eu d’impact sur l’écriture de son roman en cours.

 

Quelques jours plus tard, elle fut interpellée par l’annonce d’une nouvelle disparition. Malgré ses déclarations fracassantes de l’avancement de son enquête, on sentait bien que la police pédalait dans la mayonnaise. Comme la plupart des téléspectateurs, Anne suivait attentivement les actus. Elle n’était pas exagérément inquiète, elle appliquait le cliché du « ça n’arrive qu’aux autres ».

 

A suivre

 

RAHAЯ

 

Illustration :
Je voulais Romi Schneider dans Une femme à sa fenêtre, mais je n'aimais pas la photo trop petite qui pourtant à mon avis convenait. De fil en aiguille, en liaison avec Le portrait du samedi chez Lady Marianne, j'ai fait mon choix ! Rien d'anachronique, puisque le tableau est un faux, hé hé. Lire l'article :

http://www.lexpress.fr/culture/art/ces-oeuvres-qui-ont-abuse-les-experts_911778.html

L'expression de la dame, lumineuse de blondeur et de sensualité, s'inscrit en contraste saisissant avec le mystère qui va en s'épaississant et l'obscurité qui menace ...
Note de Lenaïg

 

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :