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Les anciens étaient réunis en huis clos dans la grande salle des fêtes en adobe au toit de chaume. Cette réunion extraordinaire avait été provoquée par une situation extrêmement préoccupante. Une rumeur courait, selon laquelle trois cités voisines complotaient pour une invasion concertée imminente. Les espions avaient malheureusement confirmé la rumeur.

 

On pouvait considérer la cité de Friy comme la plus prospère du continent, et certainement la plus étendue, avec ses trois millions d’âmes. Bâtie en plein territoire exceptionnellement fertile, elle était enviée pour la prodigieuse productivité de sa zone d’influence. Friy vendait son abondant surplus aux autres cités-états moins bien loties, et ses riches caravanes allaient jusqu’au lointain septentrion.

 

Jusqu’ici, la cité avait essuyé trois attaques de l’une ou l’autre de ses voisines. Elle s’en était sortie, grâce à ses hommes et femmes robustes, car bien nourris, et à ses armes améliorées par une élite d’intellectuels disposant de plus de loisir, ce que la prospérité lui avait permis. En outre, des cités, motivées plus par le bouleversement de leur approvisionnement que par de la sympathie particulière pour Friy, menaçaient les agresseurs de les prendre à revers.

 

Mais cette fois-ci, la menace était sérieuse, il serait ardu, voire impossible, de tenir tête à la coalition de trois cités. Le conseil des anciens de Friy avait envoyé des pigeons à diverses cités, demandant leur aide. Cinq volatiles seulement étaient revenus. Dans des circonvolutions des plus diplomatiques, trois des messages exprimaient le regret navré de ne pouvoir s’immiscer dans le conflit, avec des prétextes subtilement fallacieux ; le quatrième message proposait de l’aide sous des conditions extravagantes ; le dernier exprimait la bonne volonté d’une cité septentrionale, mais son aide ne serait pas suffisante d’une part, et d’autre part arriverait trop tard.

 

http://www.wisibility.com/post/2010/03/22/Un-pigeon-voyageur-plus-rapide-que-l-ADSL-!

LA CITÉ DES DIEUX - 1/3 - RAHAR

Ram Sèce et Nèfe Hertity étaient en train de faire ce que tous les ados faisaient dans la grande cuisine attenante à la salle des fêtes. Ils n’avaient pas prévu cette réunion extraordinaire des anciens et pensaient avoir pour eux tout seuls cette aile en pisé. Ils n’avaient pas osé sortir et s’étaient tenu cois, n’ayant plus la tête à leur jeu érotique. Ils entendaient parfaitement les débats à travers la mince porte en écorce. D’abord pensant se morfondre durant la durée de la session, les deux jeunes gens furent rapidement intéressés par le sujet débattu : Friy était en grand danger d’être investie par les cités envieuses.

 

Les deux ados n’avaient pas encore l’âge d’être enrôlés dans la petite armée, mais les circonstances pourraient changer cet état des choses, tous les bras pourraient être nécessaires. Ram appartenait à la guilde des Bricoleurs, en d’autres lieux et autres temps, il serait qualifié de scientifique ; vu son âge, il n’était encore qu’assistant-lecteur, il cherchait les références techniques dans les livres de la bibliothèque, sous la direction des Decca-Maîtres. Il lui faudrait encore quelques années, avant d’accéder au titre de Dessi-Maître. Quant à Nèfe, elle était membre des Compteurs, que l’on pourrait assimiler à des comptables. Elle finissait sa troisième année d’algèbre et révisait la géométrie sacrée pour passer l’examen de Rha-Compteur. Avant de devenir Dé-Compteur, elle devait faire un stage sur le terrain avec un Maître Compteur pour comptabiliser la production agricole.

 

Le métier de Bricoleur nécessitait un esprit créatif, soutenu par une curiosité constante. Comme la prospérité de la cité octroyait relativement beaucoup de loisir, Ram, comme d’autres membres, faisait fréquemment des incursions dans les entrailles de la bibliothèque souterraine, consultant des ouvrages pas nécessairement scientifiques, dont beaucoup dataient d’avant la Grande Restructuration, plus de deux siècles plus tôt. Il n’était pas rare que des Hecto-Maîtres envoyassent des postulants porter leur déjeuner à des membres trop absorbés par leur lecture.

 

Il était à remarquer que toutes les cités avaient la même structure, à quelques variantes près, mais la richesse de chacune était différente. Outre une terre fertile, Friy avait eu l’avantage d’avoir une bibliothèque bien fournie, legs inestimable des anciens dieux. Ram avait ainsi pu consulter un ouvrage parlant de la dernière intervention des dieux. Suite à une catastrophe sismique ayant provoqué d’innombrables victimes, les dieux étaient venus enseigner une autre manière de bâtir des constructions résistant aux secousses et donné des notions de secourisme, ainsi que des éléments de phytothérapie. C’était il y avait moins d’un siècle. La leçon que Ram avait tiré, était que les dieux étaient bienveillants et faisaient en sorte que les hommes ne subissent pas d’énormes pertes. Les Maîtres Compteurs avaient grossièrement calculé que le monde connu comptait moins d’un milliard d’âmes.

 

 

Ram et Nèfe étaient accablés par ce qu’ils entendaient. La maigre armée de la cité, bien que vaillante et mieux armée, ne résisterait jamais à un adversaire largement supérieur en nombre. Et comme l’avidité pouvait ravaler l’homme au rang d’ignoble bête, les débordements, tels les massacres gratuits et les viols, étaient à craindre. Malgré des heures de discussion, les anciens ne trouvaient aucune solution applicable à la situation. La fuite était inenvisageable, de même que la négociation, les espions étaient formels, les agresseurs ne voulaient pas faire de quartier.

 

À l’effarement de Nèfe, Ram, mu par une impulsion irrépressible, ouvrit la mince porte de séparation et fit irruption dans la salle des fêtes. Les anciens interloqués restèrent sans voix, devant cette transgression délibérée du protocole.

 

« Pardonnez mon intrusion ô sages, mais nous n’avons pas pu nous empêcher d’entendre tout ce que vous dites…

— Et tu n’as même pas eu la pudeur et la sagesse de rester coi dans ton coin.

— Pardonnez-moi Maître, mais depuis des heures, vous tournez en rond…

— Tu as donc l’impudence de croire que tu as une solution, jeune Bricoleur.

— Pourquoi ne pas demander l’aide des dieux ? »

 

Une hilarité incongrue accueillit sa proposition. Évidemment, la situation était loin de prêter à rire, mais c’était plutôt un rire libérateur, quoiqu’un tantinet nerveux, soulageant quelque peu de plusieurs heures de stress.

 

« Tu es jeune et ton esprit est encore nourri de merveilleux. Les dieux ne nous viendront pas en aide, nous ne sommes que quantité négligeable pour eux.

 

— Je crois que ce n’est pas exact, Maître. Considérons les conséquences d’une éventuelle défaite de la cité. Nous fournissons des vivres à beaucoup de cités, nous approvisionnons même des cités lointaines défavorisées. Nos agresseurs vont s’entredéchirer pour le butin et vont tout saccager. Les autres cités, dont certaines dépendent de nous, ne seront pas contentes et je prévois un conflit généralisé. Le monde sera ensanglanté et les victimes seront nombreuses. Je pense que les dieux ne veulent pas de ce scénario.

 

— Hum… Notre jeune ami n’a pas entièrement tort. J’ai d’ailleurs déjà remarqué la perspicacité de mon apprenti.

— Oh, mets un peu un bémol à ton autosatisfaction. Si les dieux voulaient intervenir, ils se seraient déjà manifestés. Ils n’entreraient tout de même pas dans la danse en plein milieu de bataille.

— Mais Maître, les dieux sont peut-être occupés, nous devons les prévenir.

— Je répète, le gamin a peut-être raison, rappelez-vous, ils n’étaient pas venus avant le fameux séisme qui a bouleversé le continent.

— Ton gamin a oublié une chose : nous ne savons pas comment contacter les dieux.

— Pardonnez-moi Maître, mais un ouvrage de la bibliothèque mentionne la cité des dieux.

— Ah, et où est-elle donc ?

— Eh bien euh… Son emplacement n’y est pas indiqué… Mais je suis sûr qu’on pourrait le trouver dans d’autres ouvrages anciens.

— On perd du temps, nous vous pardonnons votre intrusion ; tu as cru bien faire, jeune Bricoleur, mais laisse les grands discuter. Allez, sortez vous deux… Maître Jeukré, réveille donc un peu ta guilde de Bricoleurs pour trouver quelque chose qui puisse nous sortir de ce mauvais pas. »

 

Légèrement mortifié, Ram entraîna Nèfe en grommelant dans sa barbe— qu’il n’avait pas encore — et il porta leurs pas à la bibliothèque.

« Qu’est-ce que tu vas faire, Ram ? Pourquoi allons-nous à la bibliothèque ?

— Nous allons chercher l’emplacement de la cité des dieux, Nèfe.

 

A suivre

 

RAHAЯ

 

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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