Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA CALNOOR - 5/5 - RAHAR

http://www.militariajeep35.fr/product.php?id_product=2019
***

 

– Ouais, la blessure concorde avec celle infligée à quelqu’un qui rampe ou court à quatre pattes, l’angle est plausible… Eh bien Jonas, nous te devons une fière chandelle… Mais assez papoté, nous devons reprendre la route. Allez, tas de feignants !

 

C’est le cœur un peu plus léger que nous reprenons la marche. Le soulagement a occulté un moment la tragédie de ceux qui sont tombés (même pas au champ d’honneur). Cela ne nous empêche pas de jeter de fréquents regards en arrière, la présence des calnoors représente encore une épée de Damoclès sur nos têtes. Chacun de nous s’efforce de tirer au plus profond de son être la dernière parcelle d’énergie, afin d’atteindre la ville et la garnison avant la tombée de la nuit.

 

Nous n’avons évidemment rencontré aucun village. Cette longue plaine étroite est manifestement maudite, malgré sa fertilité. Nous sommes sales et puant de sueur, mais à la longue, nous nous habituons à l’odeur. Nous ne prenons qu’un frugal repas de fruits pour ne pas nous alourdir et ralentir encore la marche forcée. Personne ne se plaint, même les plus faibles ; les plus endurants se sont proposés à porter leurs fusils qui pèsent tout de même quelques kilos, et le sergent en a pris un (l’exemple vient d’en haut).

 

Malgré tous nos efforts, le crépuscule nous rejoint à quelques kilomètres de notre destination. Certains se murmurent leur appréhension. Je les comprends, moi-même je n’en mène pas large. Un petit bois se présente. Je suppose que le sergent préfère le contourner.

 

Un bourdonnement naissant interrompt notre marche. Les têtes se lèvent et scrutent le ciel déjà sombre. Un petit bimoteur signalé par ses feux de position apparaît et est sur le point de nous survoler. D’après ce que je sais, cette zone est en dehors du trafic aérien. On est indubitablement à notre recherche.

 

– Du feu, bordel, du feu !

– Mais il n’y a que de l’herbe, sergent. Et le bois est trop loin, nous sommes trop fatigués pour courir.

– Du papier, donnez-moi tout le papier que vous avez.

– Mais ce sont nos ordres de mission, sergent.

– M’en fous, donnez-les moi.

 

On rassemble tous nos papiers et le sergent y boute le feu. Pratiquement un feu de paille. Le bimoteur vient de passer. Le pilote n’a rien vu. Nous trépignons de rage et de désespoir, mais pas de vieillesse ennemie.

 

– C’est râpé, sergent. Et on n’a même plus nos ordres de mission.

– Je t’en foutrais moi, d’ordre de mission, crétin !

– Du calme soldats, ce qui est fait est fait. La probabilité était faible pour que le pilote ait fait attention. Nous avons joué et perdu, c’est tout, pas de défaitisme… Julien, Justin, Crépin, Marvin…

– On sait, corvée de bois.

– Jonas, Berthin…

– Ouais, service d’escorte.

 

C’est avec nervosité et fébrilité que les quatre mousquetaires s’acquittent de leur tâche. Berthin est tendu, et je ne recommande à personne de le faire sursauter en ce moment. Moi-même, je ne suis pas à prendre avec des pincettes. C’est presque en courant que nous retournons vers le groupe. Le sergent aurait-il l’intention de dresser le camp ici ?

 

– Nous allons faire des torches. Sortez les adhésifs, on va lier plusieurs branches. Ce serait le diable si ça ne tient pas à distance ces charognards.

– Mais sergent, l’espionne n’a pas eu peur du feu.

– Au moins ça éclairera les alentours et nous serons sur nos gardes. Exécution !

 

Je suis dubitatif, la remarque de Justin n’est pas à prendre à la légère. Enfin, je ne vois pas ce que nous pouvons faire d’autre. Trois gars n’ont pas eu de torche, mais ils cheminent au milieu. La marche reprend, on dirait une procession de la nuit de la Saint Dominique.

 

Nous passons près d’un grand bosquet d’églantines et d’un buisson de ronces et nous devons nous faufiler un par un. Justin est en train de passer quand il disparaît dans un hurlement d’épouvante. Immédiatement, des coups de feu claquent. D’ailleurs, mieux valait pour l’infirmier crever sous une balle qu’être étripé dans d’horribles souffrances.

 

– Arrêtez les gars, arrêtez ! Je suis libre !

 

Nous nous précipitons. Une infâme odeur âcre nous fait grimacer. Justin est en train de se relever. Un flacon d’ammoniaque éjecté de son barda ouvert s’est débouché au cours de la lutte.

 

– Pitain Justin ! On te croyait foutu.

– C’est vrai, pourquoi t’a-t-elle laissé ? Dans l’obscurité elle avait l’avantage et elle est très rapide.

– Moi je vois, dit lentement Berthin. Ces créatures-là ont l’odorat tellement sensible qu’elles ne supportent pas l’odeur forte de l’ammoniaque pur. C’est enfin notre chance, sergent.

– Explique-toi Berthin.

– Que les infirmiers sortent leur flacon d’ammoniaque et le débouche en le secouant. On peut même s’en asperger un peu. Nous serons un peu incommodés, mais elles le seront beaucoup plus. Ça les tiendra à distance.

– Très bien, on va essayer ça. Exécution !... Reformez le rang, on repart.

 

 

Ce sacré Berthin avait raison, nous apercevons avec un indicible soulagement les faubourgs de la ville sans aucun autre incident, à part quelques froissements dans les herbes et des hululements plaintifs de frustration qui ont vite cessé. Je rêve que si j’avais de l’influence, je recommanderais à l’armée de lancer une campagne d’éradication de ces calnoors pour permettre à la population d’exploiter cette plaine fertile.

 

C’est une troupe dépenaillée et débraillée qui se présente à la garnison, provoquant quasiment une émeute. Nous nous affalons par terre, épuisés mais reconnaissants d’être en vie. Le « Un peu de tenue » du sergent n’a trouvé aucun écho, le médecin est déjà accouru avec les infirmiers que nous devions relever. L’attroupement que nous avons provoqué se délite peu à peu. M’est avis que nous ne verrons pas le sergent avant longtemps, rapport au long et incroyable rapport qu’il va faire au commandant de la garnison.

 

Fin

 

RAHAЯ

 

LA CALNOOR - 5/5 - RAHAR
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

Partager cet article

Repost 0