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Au matin, nous ne sommes pas en très bonne forme, mais le sergent nous a houspillé et c’est en grommelant que nous nous chargeons de nos bardas. Le cœur n’est évidemment pas à la chansonnette, aussi paillarde soit-elle, on préfère garder notre souffle. La savane devant nous s’étend à perte de vue. Enfin, elle est coupée par une petite zone de rocaille aux cailloux anguleux et traîtres pour ceux qui n’ont pas le pas assuré. Parmi les herbes se cachent les insidieux Mucuna pruriens ou poils à gratter ; leur pollen s’infiltre partout et déclenche des démangeaisons épouvantables selon la sensibilité de la victime. Les blessés sont évidemment les plus vulnérables. Vivement un bon bain, mais la rivière qui coule paresseusement n’est pas fiable : outre les crocos qui sont difficiles à voir et les chiques très probablement présentes, l’eau peut transmettre la bilharzie ou quelque autre cochonnerie du genre. Très peu pour moi.

Gousses de mucuna pruriens :
http://www.weatheredwind.org/notes/?m=200901

LA CALNOOR - 3/5 - RAHAR

La marche, dont le rythme n’est déjà pas digne de soldats, est encore ralentie par les fréquents et nerveux regards en arrière, des fois que « quelque chose » nous suivrait. Alors on est bon pour une nouvelle nuit à la belle étoile, le sergent n’est pas chaud pour une marche nocturne pour couvrir les dernières dizaines de kilomètre, nous estimons à juste titre que nous sommes vulnérables dans la pénombre et le ou les prédateurs sont à l’aise avec un faible éclairage.

 

Donc au crépuscule, le sergent décide que nous allons bivouaquer à découvert, ayant tiré les leçons de la nuit dernière. Il y a bien un bosquet à notre gauche, mais pas question d’y pénétrer. Toutefois, six hommes ont dû y chercher du bois pour faire le feu, dont deux, fusil armé, juste pour la couverture… au cas où. Nous autres nous mettons à piétiner l’herbe pour dégager un bon périmètre ; ce faisant, nous faisons fuir quelques bestioles peu ragoûtantes. Le sergent a fait doubler la garde, avec fusil déjà armé, une balle dans le canon.

 

Étant l’un des plus résistants, j’ai été choisi pour le troisième tour de garde avec Joshua, un gorille au front buté qui ne laisse pas deviner sa spécialité d’infirmier sensible et dévoué. Il m’a d’ailleurs filé deux comprimés contenant de la caféine pour m’aider à tenir le coup. Pour ma part, je lui ai donné quelques clopes de ma réserve.

 

Ceux que nous avons remplacés n’ont eu rien à signaler, à part une petite brise glaciale insolite, alors que l’air est relativement tiède, ce qu’avaient aussi mentionné leurs prédécesseurs. Ça me rend nerveux, c’est comme ce qui s’était passé la nuit dernière. Je le signale à Joshua qui se contente de hausser les épaules.

 

Malgré la caféine, mes yeux papillotent vers les trois heures. Je ressens des acouphènes désagréables. La cigarette que je cache dans ma main ne fait plus d’effet. L’herbe souple que nous avons piétiné s’est peu à peu redressé et on ne peut plus que deviner l’emplacement de chacun à la lueur du feu.

 

Un petit psitt de Joshua m’électrise. Il pointe du doigt une direction un peu à ma gauche. Le petit quartier de lune ne m’aide pas vraiment. Cependant, je crois distinguer une ondulation de l’herbe haute. Joshua s’est déjà retourné et scrute de son côté. Voulant utiliser ma vision périphérique pour mieux détecter tout mouvement, je me tourne un peu de côté. C’est alors que je constate une solution de continuité dans le cercle des gars, là où l’herbe s’est redressée.

 

– Joshua, de ton côté !

 

Mon cri réveille quelques gars. Le coup de feu de Joshua suivi d’une sorte de glapissement aigu les réveille tous en sursaut. Le sergent montre vite sa réactivité et son sang froid, il constate rapidement la disparition d’un de ses hommes : le caporal Hervé.

 

– Elle a pris Matthieu… Julien, Jonas, Bruno, avec moi ! Les autres, veillez sur la fille.

 

Nous nous précipitons dans la direction où Joshua a tiré. Celui-ci a nettement distingué une ondulation de l’herbe. Nous tombons sur le corps atrocement mutilé de Matt : égorgé et étripé. Nous constatons du sang sur les herbes dans la direction de la fuite de la créature.

 

– M’est avis que tu as touché la bête, Joshua. Mais elle n’est que blessée.

 

Je repense brusquement à la nuit précédente et une idée terrifiante traverse alors mon esprit.

 

– Sergent, je crois qu’il y a plus d’une calnoor !

– Pourquoi… Vite, retournons !

 

Nous sommes arrivés trop tard. Le sergent nous a fait nous compter. Le caporal Ray est manquant. Personne ne s’est douté de rien. Alors que notre attention avait été détournée vers la disparition de Matt, une autre calnoor s’était emparé d’une autre victime.

 

– Et la fille, où est-elle ?

– Là, assise derrière Bernard… Elle est blessée.

– Blessée ? Que s’est-il passé ?

– Elle a dormi là-bas…

– Comment ça là-bas ? Je croyais qu’elle a commencé à nous faire confiance.

– Je vous assure sergent que pendant ma garde, elle était entre Berthin et Justin, proteste Noël, l’un des premiers à prendre la garde.

– Elle a dû se déplacer pendant la relève.

– Bon, qu’en est-il de sa blessure ?

– Il semblerait qu’elle s’est cognée à ce rocher là, dans le tumulte de tout à l’heure.

– Je crains que nous ne puissions plus dormir, l’affaire est trop grave.

– Mais nous sommes fatigués, sergent.

– Écoutez soldats, nous n’avons plus qu’une trentaine de kilomètre à couvrir. Que les infirmiers distribuent des vitamines et des stimulants. Avant de partir, nous allons nous gaver de fruits… Et maintenant, soyez vigilants.

 

À la clarté du jour, alors que certains sont allés enterrer les restes pitoyables de Hervé trouvé un peu plus loin, j’ai jeté un œil au rocher qui a blessé la fille, par curiosité. Je constate avec étonnement que le sang séché a une couleur qui tire sur le violet. Est-ce un signe de maladie ou bien un trait génétique ? Je ne suis qu’un agronome, mais j’ai des notions de biologie animale. Cette fille est insolite.

 

Le cadavre de Matt est sur notre route. On en profite pour l’enterrer. Toujours curieux, j’examine le sang séché sur les herbes. Sa couleur tire sur le violet. Je reste un instant pensif. Qu’est-ce que je dois faire ? Irais-je faire part de mes soupçons au sergent ? Je me mets à la hauteur de l’infirmier qui a soigné la fille.

 

– Dis Berthin, comment s’est présentée la blessure de la gonzesse ?

– C’est une longue estafilade au niveau du mollet.

– Regarde son pansement. Qu’est-ce que tu notes ?

– Ben où veux-tu en venir Jonas ?

– Quelle est la couleur de son sang ?

– Pinaise ! Mais il est violet !

– Tu crois qu’elle est malade ?

– D’après ce que je sais, aucune maladie ne provoque ça. Ce ne peut être que génétique.

– Pourrais-tu examiner sa blessure à la lumière du jour ?

– Et pourquoi que je ferais ça mon petit Jonas ?

– Tu vas prétexter un changement de pansement… et dans la foulée, dis au sergent de s’approcher discrètement.

– Mais qu’est-ce que tu as en tête ?

– Si mon intuition est avérée, nous aurons une bonne petite surprise.

 

A suivre

 

RAHAЯ

 

LA CALNOOR - 3/5 - RAHAR
Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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