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1847. Le village de Bellevue comptait deux centaines d’habitants. Son économie reposait sur l’agriculture, l’élevage et un peu d’artisanat, comme tous les villages de la région, sans doute. L’agglomération se trouvait à une vingtaine de kilomètres de Jeudi, le grand marché de la région où les villages d’alentour s’échangeaient leurs surplus, et qui comme l’indiquait son nom, se tenait tous les premiers Jeudis du mois. Ces échanges ne mobilisaient pas beaucoup d’argent, le troc était prépondérant en ces temps-là : un boisseau de céréale contre des œufs, un manche de râteau contre une tête de pioche, une haleine fraîche contre un pet de lapin…

Le village, comme tant d’autres, était ignorée de l’Administration. Le plus ancien, ou la plus ancienne, était le ou la responsable de la bonne entente des habitants… comme dans toutes les autres agglomérations. Bien entendu, aucun médecin, ou même infirmière, n’avait daigné accepter de s’enterrer loin de la civilisation. Il était vrai que l’effectif du personnel médical de l’époque était encore réduit. Presque chaque village avait son guérisseur, ou guérisseuse, qui prenait soin de la santé des habitants.

Masque vénitien et miroir - Choix d'illustration de Rahar

Masque vénitien et miroir - Choix d'illustration de Rahar

La veuve Rachelle était la guérisseuse de Bellevue. Produit d’une longue génération de guérisseurs, elle avait indéniablement un don, car même un excellent botaniste ne pourrait pas mémoriser des milliers de simples, avec leurs propriétés. Malgré sa soixantaine bien sonnée, elle paraissait plus d’une bonne vingtaine d’années de moins, selon les témoignages ; c’était trop insolite pour être naturel. Certains suspectaient qu’elle avait quelque secret ésotérique pour paraître si jeune. Depuis la mort de son homme, la guérisseuse avait assez de mal à faire tourner l’exploitation familiale, en dépit de l’aide de son fils et de sa bru. D’autant plus que le temps qu’elle consacrait à ses patients ne facilitait pas les choses. De la situation d’une famille aisée et respectable, la veuve avait peu à peu descendu les marches de la déchéance. Ses « consultations » ne pouvaient pas vraiment contribuer à sa balance financière, son train de vie s’approchait de celui d’un tout petit propriétaire… et encore. La vente de quelques biens, meubles, bijoux, n’avait fait que freiner un déclin prévisible. La veuve Rachelle devait trouver rapidement une solution.

AMEDEO MODIGLIANI - PORTRAIT DE FEMME : LUNIA CZECHOWSKA - http://www.wikiart.org/en/amedeo-modigliani/lunia-czechowska-1917

AMEDEO MODIGLIANI - PORTRAIT DE FEMME : LUNIA CZECHOWSKA - http://www.wikiart.org/en/amedeo-modigliani/lunia-czechowska-1917

Dans toute collectivité, on pouvait trouver toutes les facettes de la nature humaine. La générosité côtoyait l’avarice, la compassion coexistait avec la cruauté, la bonté avait son pendant : la malice ; la cupidité, l’envie et la jalousie expliquaient que la collectivité n’était en rien un paradis terrestre. La Rachelle, sans être psychologue ou sociologue, savait tout cela. Consciente de la déplorable perspective qui se dessinait, elle succomba à la tentation. Elle était tout simplement humaine. Son esprit bascula vers son côté sombre.

Il était inimaginable le nombre de gens qui pouvaient se débarrasser de leurs scrupules. Untel voulait donner une bonne leçon à un autre, unetelle était dépitée par la réussite d’une autre, Machin désirait une promotion, objectivement imméritée… La Rachelle avait indéniablement des connaissances ésotériques qui pouvaient servir des buts autant bénéfiques que maléfiques. Il suffisait d’inverser des expressions, de remplacer des ingrédients, et le blanc devenait noir. Elle se mit alors à concocter des sorts et sortilèges de plus en plus diaboliques pour ses clients malveillants.

La veuve continuait évidemment de guérir des patients, mais les potions et les sorts maléfiques lui rapportaient plus de dix fois ses prestations de guérison. Elle faisait souvent coup double en guérissant ceux-là même qu’elle avait contribué à détruire, moyennant rétribution, en prétendant que quelque sorcier ou sorcière d’un autre village était responsable. Mais tant va la cruche à l’eau… des villageois finirent par se douter de son double jeu. Eh oui, souvent la vérité finissait par, sinon se savoir, du moins se profiler.

Il était étonnant comme l’opinion des gens se modifiait rapidement comme girouette au vent, ignorant toute rationalité. Ceux-là même qui auraient dû être reconnaissants d’avoir été guéris, hurlaient avec les loups. En l’absence de toute maréchaussée officielle, c’était la loi de Lynch qui était appliquée, car en ces circonstances où le QI de l’ensemble était largement inférieur à celui de l’individu, l’ancien n’avait plus d’autorité pour raisonner la foule.

Tout ce beau monde donc, presque la moitié des villageois, mené par des têtes brûlés, s’était dirigé vers la maisonnette de la Rachelle, hurlant « A la sorcière ! ». La veuve ne s’attendait pas à cette tragédie, et fut prise au dépourvu. Elle n’eut que le temps de cacher quelques instruments de sa science occulte, les plus précieux, ainsi que son inestimable calepin. En un rien de temps, elle fut saisie, garrottée, puis lapidée à mort. Elle n’eut même pas la présence d’esprit de proférer quelque malédiction contre ses tortionnaires. Sa maison fut mise à sac et pillée. Plus tard, quand les esprits s’étaient calmés, le fils récupéra de nuit ce qui restait et qui avait quelque valeur. Il continua d’exploiter la propriété, mais la maisonnette vandalisée n’avait plus été habitée, ni louée ni vendue.

ANNE-MARIE DUVAL, BASTA - http://www.artmajeur.com/fr/art-gallery/anne-marie-duval/219880

ANNE-MARIE DUVAL, BASTA - http://www.artmajeur.com/fr/art-gallery/anne-marie-duval/219880

1974. Un des descendants de la Rachelle, Ambroise Parret, revint dans le village de Bellevue. Financier dans une grande ville, il voulait créer un écogite touristique. Il racheta la part des autres héritiers et commença à aménager la propriété de la veuve Rachelle. Outre la construction d’un nouveau bâtiment, il décida de restaurer la maisonnette abandonnée pour en faire une dépendance luxueuse pour client fortuné. Il avait chargé sa fille Candice, une étudiante en architecture, d’étudier la faisabilité de son idée. Celle-ci inspecta donc la chaumière de fond en comble. Elle remarqua une brique soulignée par le passage du temps, ce qui l’interpella. Elle ne mit pas longtemps à la desceller. Elle cachait une cavité d’où la jeune femme extirpa divers objets : une coupelle d’étain, un petit bougeoir de bronze terni, une sorte de lancette en acier, un calepin fatigué, et un miroir au cadre doré que le temps n’avait étrangement pas terni.

 

A suivre

 

RAHAЯ

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar

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