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Hôtel des ventes Drouot Richelieu, Paris, 28 mars 2012, salle 1, SVV estimart.fr

Hôtel des ventes Drouot Richelieu, Paris, 28 mars 2012, salle 1, SVV estimart.fr

Paul Issoir était un antiquaire assez connu dans la ville. On trouvait des trésors de beauté dans sa boutique à l’apparence pourtant sans grande prétention. Sans être devenu un Crésus, il pouvait se targuer d’être assez aisé pour faire vivre sa petite famille dans un certain luxe. Le secret de son succès résidait moins dans une confiance passive en la chance, que dans un minutieux et consciencieux travail de prospection, aidé toutefois par une intuition aiguë. Paul savait choisir les vide-greniers, les ventes d’héritage et les ventes aux enchères les plus profitables.

 

Un jour, en dépouillant la liste d’annonces sélectionnées dans la presse par Jeannie, son employée, Paul tomba sur une vente d’héritage. Ce genre de vente pouvait résulter de deux motifs ; les héritiers pouvaient ne pas s’accorder sur le partage, et ce type de conflit mesquin n’était pas rare ; les objets mis en vente étaient trop surannés pour s’accorder avec un cadre plus moderne.

 

Ce qui avait décidé l’antiquaire, c’était l’adresse où allait se tenir la vente : une bâtisse datant du siècle passé. La seconde hypothèse était donc la plus plausible, il trouverait des trésors du passé qui combleraient les riches amateurs d’antiquité.

 

En arrivant à l’adresse indiquée, Paul constata que plusieurs amateurs étaient déjà sur place. Il eut une pointe de déception en voyant que les objets étaient groupés en lots indivisibles. Il alla de l’un à l’autre pour évaluer leur qualité ; il pouvait ainsi estimer les éventuels dépenses en restauration. Il évalua aussi les bénéfices qu’il pourrait tirer de leur revente. Il repéra ainsi quelques lots qui pouvaient être intéressants. Paul participa alors activement aux enchères.

 

Avec un rien de dépit, il vit les lots partir un à un : il n’avait pas pu suivre, respectant ses critères de bénéfices minima. Enfin, se résignant à réduire ses prétentions, il se décida à se battre sur le dernier lot de son choix. Il eut de la chance, il acquit le lot juste un peu au-dessus de ce qu’il avait pensé lâcher. Finalement, il estima que l’ensemble pourrait valoir, après restauration de certains éléments, au moins le décuple de leur prix d’achat.

 

Dans le lot, il y avait une boîte de bois à priori pas particulièrement précieux. Elle avait une cinquantaine de centimètres de haut, une trentaine de large et une vingtaine de profondeur. Deux battants plutôt délicatement ouvragés était fermés par un loquet, et curieusement, la fermeture était renforcée par un cadenas passant par deux anneaux apparemment fixés ultérieurement.

 

« Alors, vous avez acquis la boîte à liqueur ! »

Paul se retourna. Une jeune femme se tenait les bras croisés, un sourire vaguement goguenard aux lèvres.

« Eh oui, elle était hélas dans le lot que je convoitais… Elle n’a pas grande valeur, mais…

— Elle n’a aucune valeur, et vous ferez mieux de ne pas l’ouvrir.

— Mais à quoi sert une boîte à liqueur si on ne peut pas l’utiliser ?

— Je vous dis seulement ce que ma grand-mère nous avait recommandé. »

 

Puis elle tourna les talons, plantant Paul là, sans autre explication. L’antiquaire haussa les épaules et s’affaira pour charger ses acquisitions sur le pickup. Il ne s’attarda pas et rejoignit au plus tôt sa boutique, impatient d’examiner de plus près les objets.

 

Aidé de Jeannie, Paul transporta ses emplettes au sous-sol. Il examina minutieusement les objets et nota sur un cahier toutes les réparations et restaurations nécessaires. Il dicta également à Jeannie les tâches qui lui seraient dévolues. Arrivé à la boîte, Paul fit une pause. Ce genre de coffret avait été assez populaire dans certains milieux aisés de la haute bourgeoisie du XXe siècle. Aujourd’hui, presque tout le monde avait son petit bar et cet objet ne sera pas beaucoup demandé. Mais pourquoi avoir scellé cette boîte ? Il repensa à ce que la jeune femme lui avait dit. Était-elle sérieuse ? En ce qui concernait la valeur de la boîte, il était vrai qu’elle était mince, mais quand même pas négligeable. La défunte grand-mère avait peut-être enfermé dedans quelque secret sordide de son passé. Il allait en avoir le cœur net. Il n’avait évidemment pas la clef du cadenas, mais il utilisa une puissante pince coupante sans remords, puis il souleva le loquet. Étrangement, les battants s’ouvrirent en grand d’eux-mêmes. Un peu surpris, Paul pensa que la boîte renfermait un ingénieux mécanisme permettant ce prodige.

 

Paul vit une vieille bouteille de liqueur ne contenant plus apparemment qu’un fond visqueux de liquide. Il compta huit petits verres à liqueur sur leur support aménagé sur les côtés. Il vit également un petit récipient d’étain avec au fond une matière noirâtre, un petit caillou, à première vue un morceau de quartz, un curieux petit anneau fait visiblement de cheveu tressé finement, et une petite pièce ternie qui n’avait plus cours. De secret scabreux, point. Ces objets anodins constituaient peut-être un trésor secret d’enfant ou d’adolescent du passé.

Paul referma la boîte, n’y laissant que les verres, et la remonta à la boutique ; elle n’avait pas besoin de restauration, juste un coup de chiffon. Il la mit en évidence sur le comptoir, sans réellement grand espoir. Il avertit Jeannie, toujours occupée en bas, qu’il allait faire quelque course et il sortit.

 

Jeannie était en train de ranger quelque bibelot, quand le fracas de la chute d’un objet la fit sursauter. Regardant vivement les écrans de surveillance, elle constata que le tisonnier appuyé contre la table était tombé. Il était peut-être instable, elle soupira et continua son rangement. Puis elle entendit des craquements et des froissements. Alarmée, elle regarda de nouveau les moniteurs. Elle ne vit rien. Quelqu’un était-il entré dans la boutique et était-il venu en bas ? Elle lança un « Il y a quelqu’un ? » peu assuré. Elle se déplaça lentement entre les étagères, le cœur légèrement battant.

 

Soudain, les lampes clignotèrent. Jeannie se figea, interloquée. Un néon explosa, lui faisant pousser un petit cri de surprise. Affolée, elle prit son téléphone et appela Paul. Celui-ci était en train de conduire et s’arrêta pour prendre l’appel.

 

« Qu’est-ce qu’il y a, Jeannie ?

— Paul, revenez vite, il y a quelqu’un dans le sous-sol.

— Qui est-ce ?

— Je ne sais pas, il est caché. J’ai peur, Paul. Il se passe des trucs bizarres.

— ça va, je reviens. »

 

Arrivé à sa boutique, Paul se rua au sous-sol. L’obscurité l’accueillit. Il essaya d’allumer tout en appelant Jeannie. Celle-ci lui cria de quelque part que tous les tubes ont explosé et qu’elle était en train de chercher les lampes torches. Paul se souvint de l’emplacement d’une d’elles et l’alluma. Il fut effaré par le désordre, mais heureusement, il n’y avait pas trop de casse. Jeannie, guidée par sa lumière, arriva en trombe, le dépassa pour se ruer vers l’escalier et lui lança qu’elle démissionnait.

 

Encore hébété, Paul remonta à la boutique, sincèrement navré du départ de Jeannie. La clochette de la porte tinta et sa mère entra. Elle passait de temps à autre pour rendre visite à son fils, ce qui faisait toujours plaisir à celui-ci. Paul la fit asseoir dans un fauteur régence, juste en face de la boîte à liqueur. La vieille dame fut intriguée par l’objet et se leva pour l’examiner.

 

« C’est une boîte à liqueur que je viens d’acquérir, maman. Est-ce qu’elle t’intéresse ?

— Peut-être. Elle pourrait m’être utile quand j’invite mes amies, et elle pourrait s’accorder à mon boudoir.

— Bon, je te laisse un instant, je dois prendre quelque chose en bas. »

 

A suivre

RAHAЯ

 

Qu'en penserait le célèbre brocanteur Louis Roman (Victor Lanoux) ?

Qu'en penserait le célèbre brocanteur Louis Roman (Victor Lanoux) ?

Tag(s) : #Les nouvelles de Rahar
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